Propos du livre
72 auteurs, 24 photos en quadrichromie, chacune d’elle est portrait,
ici l’abricot, ailleurs la menthe, la fève, le kaki… ou encore la pomme
de terre et la tomate. Chacune d’elle est expression du désir.
Sur fond noir, le légume ou le fruit, crève le papier pour venir
mouiller les papilles. Dans une lumière mordorée, une vie quasi
cosmique sourd de la précision du détail. De même, les textes, dans
leur diversité de plumes alimentent notre perception du vivant, grâce à
l’approche singulière qu’en fait chaque auteur.
Ici, le botanique devient littérature, regard de ce qui tremble au cœur
du silence. Il met en éveil chez le lecteur quelques lieux secrets où
l’intime aime se fondre dans la sensualité des parfums, des saveurs et
des formes évocatrices. Éros n’est pas loin, il inspire… Et les mots
palpitent.
Un livre né sous le signe du plaisir, qui invite à l’effeuillage, voire au lent déshabillage des chairs pulpeuses…
Extrait
La Figue
Mes
préférées s’ouvrent comme des lèvres, ont une peau d’encre, de taches
violettes sur les doigts, une peau d’écriture qui cache sous le velouté
de sa nuit mate la chair blanche d’un vélin qui s’amenuise avec les
chaleurs de l’été, et sous ce derme tendre retient l’explosion d’un
texte au cœur si rouge, si vivant et si gorgé de miel qu’on en vient à
penser à l’intime aveu d’une offrande, à l’abandon, à l’ultime soupir
d’un corps de femme dans l’extase. Fruit des terres parfois torrides et
ivres de senteurs mellifères, cette chair à peine retenue de se livrer,
quand elle est mûre, prête à fondre en saveur et en bouche, n’est
qu’une peau nue à même le ciel, si nue qu’on éprouve en la goûtant une
odeur qui exprime un oui troublant, et rassemble en une sensation de
fête la soif d’un limon ardent, d’une mer qui lèche sa rive sèche et
l’apaise, sous un ciel blanc de soleil, prêt à recevoir le mot de
murmure, ce nom de plaisir qui est la joie d’un baptême d’amour, un
secret sur la langue : figue.
Olympia Alberti
L’Oignon
Est-ce
pour protéger son secret, cette vapeur de soufre que l’oignon souffle
aux yeux dès qu’on le dénude de sa première peau ? À mesure qu’on le
décortique une fine clarté violette au poli métallique se fond à la
blancheur opalescente qui imprègne sa chair en profondeur. Mais peut-on
ici parler de chair quand toute peau ne se dérobe que sur une autre
peau gigogne, chaque fois plus tendre ? Le secret (qui ainsi s’évente)
résiderait dans le seul mouvement de ce dévoilement sans terme, dans le
dépècement d’un corps sans organes. On voit que le bulbe semble
lui-même un enchâssement de cornées vitreuses, de paupières opaques,
cartilagineuses, qui s’ouvrent et se détachent une à une : à travers le
tremblé du larmoiement on perçoit la persistance d’une pâle lueur prise
dans les épaisseurs qui s’amenuisent. On a retiré de la terre du jardin
cette boule à l’éclat poivré, humide, ce moignon d’œil. Son humeur
picote un peu la langue. On avale ses larmes avec ravissement.
Jean-Pierre Chambon
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Écouter extrait audio Kaki J-M Barnaud
Illustrations
Film de Denis Lazerme joint au livre.