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Les collections > Thoth
Éclat du fragmentBai Chuan
Biographie et bibliographie de l'auteur Propos du livre
Il est d’usage, dans le monde chinois, d’écrire de petites choses, des
textes à la croisée des genres, où la liberté semble vouloir imposer
l’étoile de ses limites : souvenirs, récits de voyages, d’initiation,
ou encore simples impressions… Extrait
Je suis né de la douleur, près du croûton de pain, sur la planche,
entre la tache de vin et la pelure de pomme, la tête sur le cul des
bouteilles. Je suis né à la fin du repas, comme un reste. Chaque jour,
tous toujours ils en redemandent: on me ressert donc, et ils me
rongent. Car j’ai la chair tendre du poison. Nous occupons cette place
depuis plusieurs générations; depuis tout ce temps, nous sommes à la
merci de l’homme. Ma grand-mère fut une victime embrochée, tournée
comme une viande sur le sexe mâle. Sa pauvreté l’obligea à se vendre,
et elle trouva toujours (elle se vendait d’ailleurs avec un plaisir
douloureux, ne cherchant parfois que l’assouvissement pur et simple de
son corps qui ne pouvait au fond se passer d’être vendu) et ceux
qu’elle crut tenir par le mariage ou parce qu’ils l’avaient engrossée,
lui glissèrent entre les doigts par le petit trou de la mort. Lorsque
grand-mère eut disparu, sa fille, huitième de neuf enfants, n’eut pour
héritage ni draps ni vaisselle, mais cette place désertée: il fallait
une femme pour ce transpercement. Vingt-cinq ans, divorcée, stérile, ma
mère ne s’est jamais remise de sa jeunesse avortée, d’autant plus que
ce trésor dilapidé lui était remis en mémoire toutes les fois qu’un
homme lui échappait. Par son existence où elle troqua l’homme à chaque
instant, elle réduisit ce rapport entre eux et nous, telle que
grand-mère déjà s’y était épuisée. Il fut réduit à rien lorsque, dans
une espèce de paroxysme exubérant, le sort m’ayant choisi comme
héritier du mauvais œil, je pris dans ma chair tout le poids de ce legs.
IllustrationsLa photographie de couverture est celle d’une œuvre de Nicolas Chiou. |