Biographie et bibliographie de l'auteur
Propos du livre
Une patience. Ce mot qui désigne une planchette de bois permettant aux
soldats de nettoyer les boutons de leur vareuse nous ramène brutalement
au quotidien des poilus de 14-18. Il nous renvoie aussi à ces jeux où
l’on doit reconstituer un tout à partir de fragments.
Une patience met en œuvre une écriture de la mémoire qui, en
rassemblant les vingt-trois pièces d’un puzzle, cherche à recomposer le
paysage d’une âme. Celle d’un arrière-grand-père aimé et disparu.
Il s’agit, ici, d’interroger son absence.
Si, dans les plis de cette levée, une larme s’échappait de votre œil,
dites que c’est le vent de Cers. On le sait haut, violent et doux à la
fois, sur ces terres du Midi Noir.
le jeune soldat quitte son vignoble du Sud pour rejoindre Notre-Dame de
Lorette où la bataille s’engage entre les lignes française et
allemande. Il laisse derrière lui sa femme et une fillette en bas âge.
1971: dans le cortège funèbre qui conduit son arrière-grand-père au
cimetière, l’enfant prend la mesure de la distance qui le sépare de lui
maintenant. Un livret militaire, une croix de guerre, deux
photographies et quelques cartes postales lui parlent encore de
l’ancien “poilu”. Comme on reconstitue un puzzle à partir d’éléments
épars et fragmentaires, “Une patience” fait récit de cette mémoire,
dans le temps arrêté que rend illusoire une implacable chronologie.
Les objets qui lui ont appartenu sont les seules traces palpables qui
nous restent du mort lorsqu’il a quitté la maison. Face à eux, les
regardant, nous les sentons d’abord dotés d’une capacité phénoménale à
ralentir, dans leur fixité, la course vertigineuse du temps. Mais en
les détaillant de plus près, minutieusement, ils deviennent pour nous,
vivants, la figuration d’une absence.
Est-il possible de sauver un tel héritage? Ce dont il s’agit, ici, est
moins d’élever un culte au preux soldat de la Grande Guerre que de
laisser s’opérer, librement, le lent travail de la mémoire. Et ainsi
rendre compte de sa fragilité, sans rien opposer d’autre que l’écriture
au risque de son effacement.
Extrait
Il y a aussi la litanie d’un homme traqué dont le moral décroît au rythme des coups de canons.
3 janvier 1917, carte postale adressée à sa fille de quatre ans, sa
Petite Odou, encore une fois pour te faire voir que je pense a toi et
que je t’aime, reçois mes meilleures amitiées, ton petit papa qui
t’aime.
4 janvier 1917, à sa femme cette fois, Petite Paupau, toujours en parfaite santée et vous en désire de même à vous tous.
5 janvier 1917, à sa femme encore, Chère femme, toujours en parfaite
santée et vous en désire de même, ton petit m… l’écriture se faisant
illisible au moment de signer, le crayon lui échappant, tombant
peut-être de ses doigts, frissonnant dans l’insupportable hiver du nord
où il devait pleuvoir et pleuvoir, de l’eau et des bombes. Et lui,
écrivant au milieu des blessés et des morts des cartes qui, aujourd’hui
mises bout à bout puis retournées une à une comme on retourne des
cartes à jouer dans une patience, dévoilent une vie de crayon à mine
vouée à l’effacement. Une vie d’entre les lignes, dans le silence de la
phrase interrompue.
*
Arpentant les lieux, retrouvant quelques bribes de souvenirs, je n’ai
senti qu’une présence d’ombres autour de moi, des ombres qui naguère se
sont tues, faisant licence de leurs gestes, leurs mains muettes, leurs
longues mains dans l’air s’époumonant de ne rien dire.
La mort, ce sont des voix que l’on enterre. De leurs paroles en allées,
demeure encore, imperceptible, une musique; invisibles, un arbre dans
un jardin clos, un banc de pierre où, chaque soir, s’asseyaient leurs
verbiages rocailleux, leurs exclamations ensoleillées quand, longtemps
après, relisant sur leurs lèvres (elles couraient sur leurs visages),
j’entendais leur silence. Et seul leur silence me répondait, qu’il
conviendrait un jour, me disais-je, d’interroger.
Il arrive ainsi qu’une vie vous hante au point que perdurant,
s’inscrivant dans vos gênes, elle devienne, sans même que vous en ayez
véritablement conscience: un héritage. Comme il se doit, ce n’est
écrit nulle part, dans aucun testament. Dans cette histoire,
d’ailleurs, il n’y a jamais eu de testament ou alors quelques mots
griffonnés dans la hâte du dernier souffle. Autant dire: rien. Et là,
immobile, comme statufié, devant cette hoirie (des papiers chiffonnés,
des cartes postales, des lettres écrites du front, plus ou moins bien
écrites, d’une écriture penchée, avec un crayon à mine, d’une écriture
fine et qui va s’effaçant, une photographie prise quelques jours – ou
quelques heures seulement – avant le départ), vous sentez un jour
(pourquoi un jour, précisément, et pas un autre?) qu’il n’y a plus
moyen de fuir ou de faire semblant: il s’agit de dresser l’inventaire
et peu à peu, comme une image lentement se dessine sous l’effet du
révélateur, vous retrouvez les traces, les odeurs, les visages, sillons
creusés à même la terre, et plus l’image apparaît, contrastée, plus
elle vous attache aux objets, connus pour leur capacité phénoménale à
faire contrepoids à l’expansion vertigineuse de l’univers vous
absorbant jusque dans son néant.
Et c’est pourquoi, au fond, poussé irrésistiblement, presque malgré moi, je suis revenu. Pour arrêter le temps.
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Illustrations
En couverture, reproduction d’une œuvre de Martin Miguel