Biographie et bibliographie de l'auteur
Propos du livre
Aral est le nom d’une mer. Et d’une mer assassinée.
Mais c’est aussi pour Hans un talisman : le nom de l’attente. Et de la chance.
Alors un lieu perdu devient le centre du monde et le cœur d’une histoire d’amour et de mort entre Saintonge et Ouzbékistan.
Aral se lit comme un sourire de l’autre monde. Ce sourire éclaire notre
vie. On n’oubliera plus Hans, Mariette et Anna. Ils sont le pôle
magnétique qui indique que vivre ici est possible. Malgré tout ce
froid… et beaucoup d’autres.
Extrait
Et lui-même sentait bien que quelque chose d’autre se jouait là qu’un
simple témoignage sur la misère du peuple karakalpak. Et cela sans
doute tenait à la présence, à la force de persuasion des quatre
comédiennes, quatre femmes au visage recouvert d’une sorte de grossier
voile ajouré au travers duquel on voyait par instants le dessin de leur
fin visage, et leurs yeux en amande qui ne vous regardaient jamais.
Elles étaient habillées d’une longue robe grise, recouverte d’une sorte
d’étoffe rayée dont la couleur s’était effacée ; elles ne disaient
aucun texte, ne prononçaient aucun mot, poussaient seulement parfois
une sorte de plainte à peine articulée. Elles venaient d’ailleurs et
auraient paru tout à fait anonymes, s’il n’y avait eu leurs yeux, ces
vrais yeux du malheur, c’est-à-dire des yeux de laissés-pour-compte qui
ne s’ouvrent jamais que sur les déserts de l’abandon, et dans lesquels
on pouvait plonger sans crainte d’être vu, sans crainte d’être
indiscret, puisque, de là d’où ils regardaient, ils ne pouvaient vous
voir. Et Mariette dirait plus tard que c’étaient là les yeux du Christ
au mont des Oliviers.
…
Chaude voix de Mariette, si pleine et ronde d’habitude, et soudain
brisée, implorante : il l’entend encore ce matin-là, dans la petite
pièce exiguë, ou plutôt il l’écoute ; il a même laissé retomber son
bras au bout duquel pend l’annuaire, en ridicule appendice. Comment
dis-tu, Ma-riette, les yeux du Christ, murmure-t-il tout haut. Et la
scène toute vive revient sous ses yeux, avec leur connivence d’alors, à
elle et à lui, la belle complicité du voyage, l’émotion de la soirée.
Je connais, répond Mariette, le langage de tels yeux. Parfois ils
s’animent du sourire de l’autre monde. Et sais-tu ce que c’est que le
sourire de l’autre monde. C’est celui de Simha Rottem, dit Kajik, du
ghetto de Varsovie. Dans le film de Lanzman, il parle longtemps en
hébreu avant qu’une voix de femme donne la traduction. Et ce qu’il dit
est toujours abominable. Mais à un certain moment, à mesure qu’il parle
dans cette langue rugueuse, une sorte de sourire d’ange naît sur son
visage, se dessine légèrement et comme en surimpression, si légèrement
qu’il est à peine perceptible, comme si un vent léger passait soudain
sur tant d’horreurs. Et tu te dis qu’enfin il raconte quelque chose
d’heureux. Qu’il a revu ses amis. Qu’il a retrouvé vivants les chefs de
la révolte.
Et sais-tu de quoi il s’agit, Hans, sais-tu ce que dit la traductrice –
et le visage de Mariette s’est de nouveau crispé –, elle dit que toute
la nuit, dans la solitude du ghetto, Kajik a cherché sans jamais
réussir à l’atteindre une femme dont la voix montait des décombres,
claire et lumineuse, demandant du secours. C’est ça, le sourire de
l’autre monde.
Parfois, dit Mariette, le malheur est si grand, l’injustice est telle
qu’ils passent le dicible. On ne peut que sourire. On est simplement
dans le malheur. Dans la nudité du malheur.
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Illustrations
En couverture, reproduction d’une photographie de Danielle Bassez.