Biographie et bibliographie de l'auteur
Propos du livre
Bien avant La vacation et La maladie de Sachs,
Martin Winckler a nourri le projet d’un vaste roman où devaient se
retrouver les thèmes dominants de son univers: la vie, l’écriture… et
l’humour. “Ce roman à plusieurs entrées était aussi une métaphore de
la rencontre entre un lecteur qui voulait devenir écrivain et un
écrivain qui n’écrivait plus, un écrivain disparu. La rencontre
impossible entre un vivant et un mort. Inévitablement c’était aussi un
travail de deuil. Bref, le Roman Total. Le Livre du Grand Tout.” Le Mystère Marcœur
est le germe intime de ce livre, un aperçu des principaux moments de sa
création. Livre polymorphe, oscillant entre gravité et dérision, il est
aussi une saisissante méditation sur l’écriture et, en ce sens, une
porte ouverte sur l’atelier de création de Martin Winckler. De l’aveu
même de l’auteur, c’est bien de ce premier texte que sont nés les
suivants: “chaque livre, fût-il inachevé – contient en germe tous les
autres livres, – pour ne pas dire toute l’écriture.”
Marcœur écrit.
Partout, n’importe quand, avec ce qui lui tombe sous la main, sur
n’importe quoi. Dans Tourmens qui le cerne et le porte, les hommes
vivent hors des lignes de ses Cahiers. Les pages filent. Les hommes
trébuchent. Les mots se dispersent ou se rassemblent. Les hommes
hésitent. La plume glisse. Les hommes changent. Un manuscrit informe
prend, jour après jour, la place de la fuyante pensée. Les hommes
crient. Bientôt il y aura sur le papier quelque chose de ces cris. Les
jours passent. Les enfants jouent. L’air se réchauffe. La mort renverse
une ou deux quilles de sa boule folle.
Marcœur écrit.
Extrait
Comment oser écrire si c’est pour être reproduit (quelle indécence) sur
une demi-tonne de papier coupé, façonné en briques collées ou cousues,
et expédiées aux quatre coins du pays? Comment oser écrire quand on
pense que ces briques iront se serrer (quel destin!) par deux ou trois
entre des piles de volumes de meilleur avenir commercial sur les
étalages des libraires, et seront bien vite virées de la table ou
entreposées dans un coin sombre avant de replonger dans un carton,
retour à l’envoyeur, pour se noyer enfin dans les millions de tonnes de
papier qui iront au pilon quelques mois plus tard?
Un livre est
une goutte d’eau; pire: une larme. Elle perle à vos paupières. Même
si votre amant, votre maîtresse la boit des lèvres, elle se fondra en
lui, en elle, et la poésie cessera là. Cette goutte se mêlera aux 70 %
d’eau du corps accueillant, ira hydrater une cellule, un tendon,
filtrera dans ses tubules rénaux, descendra en trombe dans sa vessie,
de la vessie dans le tuyau d’écoulement des eaux usées, de là dans le
fleuve, du fleuve à la mer, de la mer aux nuages. Avec un peu de
malchance soufflera un fort vent d’ouest, les nuages passeront
au-dessus de votre maison, et parmi des trombes d’eau, votre larme se
déversera droit dans vos gouttières, dans la bassine en matière
plastique rose qui recueille l’eau du fer à repasser, dans la nappe
phréatique qui alimente votre puits, ou encore sous la porte du jardin
– celle dont le joint est décollé. Vous finirez par marcher dedans en
entrant, ou le chat viendra la laper en attendant que vous le laissiez
sortir, ou pire: un de vos enfants la boira, sans savoir que c’est
vous qui l’avez versée.
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Illustrations
Couverture et dessins de Marcel Alocco.