Ouvrages chez L'Amourier
Éclat du fragment
L'auteur
Bai Chuan, né en 1967, est le produit d’une double culture, chinoise et
française. Il vit et travaille à Taipei, sur l’île de Taiwan. Il a
publié des textes dans les revues Chinese pen, Qingguang et Sanwen yuekan.
Éclat du fragment est son premier recueil.
“ Je n’arrive pas à me persuader que mon état civil puisse avoir un
quelconque intérêt, si ce n’est le fait que je suis né en 1967 dans une
région productrice d’alcool, et que j’entends tirer avantage de ce
premier hasard pour légitimer une certaine ébriété de mes mots, ces
phrases en forme d’alambic qui m’empêchent de renier mes origines.
J’ai, enfant, puis adolescent, entretenu un important courrier, avec
des gens souvent bien plus âgés que moi, croisés çà et là, généralement
dans les trains. J’ai eu en même temps jusqu’à une trentaine de
correspondants différents avec lesquels j’ai fait mes armes, sacrifiant
à mes envois postaux quotidiens le peu d’argent de poche dont je
disposais. J’aimais que l’on m’écrive, et il me paraissait évident que
la source se tarirait bien vite, si je ne faisais pas le premier cet
effort-là. Puis j’ai envoyé de moins en moins de lettres, remplaçant
mes interlocuteurs (à la faveur de notre lassitude ou de nos
déménagements) par le papier plus anonyme de bouts de romans, de
poésies ou de nouvelles… Éclat du fragment
(mais de même les autres recueils, s’il en vient d’autres) est
l’héritier de près de 20 ans d’écriture. Certaines phrases sont restées
inchangées qui ancrent nombre de pages dans telle ou telle année de ce
lent exercice, quand la vie ou la mort tour à tour semblaient me
submerger… car je fus, j’en ai un trop vif souvenir, touché du doigt
par l’une et l’autre.
J’ai offert, il y a quelques mois, mon livre
à un collègue, pour le remercier d’un service rendu. Il ne me semblait
pas être un grand lecteur ; je pensais donc que l’ouvrage resterait sur
une étagère, que cela de fait ne nous exposerait pas à grand-chose, et
nous mettrait à l’abri de devoir un jour en parler. J’ai oublié. Lui,
non. Parce qu’il y avait eu ce livre entre nous, récemment, j’ai été le
seul confident de la mort de son fils de trente ans, disparu une
semaine plus tôt dans un accident de voiture. Devant mon étonnement, il
a simplement précisé que les quelques pages de l’enfance du deuil
l’avaient incroyablement soutenu dans ce silence qu’il s’était imposé.
À ce moment-là seulement j’ai été à mon tour (honteusement) libéré d’un
certain poids : je n’avais pas écrit en vain. Car j’écris comme du bout
des lèvres, presque rougissant. ”
Bai Chuan