Il y a poésie numérique lorsque la poésie rencontre
l’informatique. Cette rencontre peut s’effectuer de plusieurs manières.
D’abord, l’ordinateur peut aider à produire, ou à générer, du texte, si
on le programme pour cela. On parle alors de littérature générative.
Ensuite, l’ordinateur – ou plutôt l’écran – peut servir de support pour
un poème qui spécifiquement conçu pour lui. Il pourra dès lors se faire
interactif, notamment s’il est hypertextuel. D’un point de vue
historique, celui que nous allons ici adopter, la poésie numérique a
d’abord été générative, puis animée (et parfois hypertextuelle).
Commençons par la poésie générative, sous-genre de la littérature
générative. La machine y relaie l’homme dans l’exécution d’un programme
d’écriture. Dès 1959, Theo Lutz fabrique en Allemagne un « auto-poem ».
Des expériences plus approfondies sont menées à bien dans les années
soixante : Nanni Balestrini en Italie, Brion Gysin aux Etats-Unis… Au
Québec, Jean Baudot publie en 1964 La Machine à écrire, qui
rassemble des poèmes produits automatiquement. En France, c’est
l’Oulipo qui est le groupe pionnier, dès le milieu des années
soixante-dix. En 1982, certains des membres de ce groupe, associés à
des informaticiens, créent l’Alamo, qui se consacre à la génération
automatique de textes. Notons encore que Jean Baudot fait référence à
Queneau en tête de son ouvrage. De fait, si l’Oulipo se nomme Ouvroir
de littérature potentielle, c’est en bonne partie parce qu’il
s’intéresse aux formes de potentialité littéraire qu’autorise la
combinatoire. Cent mille milliards de poèmes de Raymond
Queneau, œuvre fondatrice pour le groupe, est d’ailleurs construit
autour de la multiplicité des combinaisons possibles entre les vers de
dix sonnets. L’ordinateur peut seconder l’auteur combinatoire pour
calculer de telles combinaisons.
Le plus souvent, les poèmes sont
générés à partir de moules syntaxiques, qu’il s’agit de « remplir » à
l’aide d’un vocabulaire variable. Un exemple parallèle (prosaïque) est
celui des aphorismes de Marcel Bénabou, qui part de formules comme « A
est le plus court chemin de B à C », ou « Les petits A font les grands
B ». La littérature combinatoire s’est attachée de façon préférentielle
à des énoncés brefs tels que ceux-ci, ainsi qu’à certains genres
poétiques comme les haïkus : on peut citer ceux de Jean-Pierre Balpe,
auteur français toujours actif et génératif, même s’il s’intéresse
plutôt à la fiction à l’heure actuelle.
Le second genre de
poésie numérique, très différent, est souvent nommé « poésie animée »
ou « cinétique ». Il trouve plutôt son origine dans les poésies
concrète et visuelle. Cette filiation s’observe clairement dans
l’évolution de certains artistes, comme Augusto de Campos ou Eduardo
Kac, et dans l’évolution de certaines revues, comme Doc(k)s, qui devient à partir de 1990 un lieu essentiel de diffusion de cette poésie, sous le titre Doc(k)s. En France, les cinq membres de l’association LAIRE, fondée en 1988, « viennent des poésies sonores et visuelles . » L’année suivante, ils créent la revue alire, qui sera diffusée sur disquettes, puis sur CD-Rom.
Le numérique offre de nouvelles possibilités à la recherche concrète :
la poésie cinétique ne joue pas seulement de la confrontation du texte
et de l’image, mais aussi du son, avec le multimédia ; la poésie
cinétique n’exploite pas seulement les deux dimensions qui étaient
celles de la page, mais elle peut encore déployer les caractères dans
le temps – avec les animations. Il demeure que la nature particulière
du support dont il est question entraîne une rupture. Le support est en
effet double, avec un support de mémorisation distinct du support de la
lecture (l’écran). Ce qui est mémorisé est illisible en soi, alors que
ce qui est lu semble s’inscrire sur le support simulé. Le groupe LAIRE
promeut l’exploitation de cette spécificité avec l’ « animation
syntaxique », qui insiste sur la dynamique temporelle et peut s’appuyer
sur des algorithmes génératifs : il n’y a pas de « produit fini »
publiable sur papier.
La dualité du support permet de surcroît
l’intervention du lecteur, l’interactivité, surtout lorsqu’à
l’animation s’ajoute l’hypertexte, comme dans certains poèmes d’Annie
Abrahams et, plus tard, dans 10 poèmes en 4 dimensions de Xavier Malbreil. Il demeure que l’hypertexte poétique est loin d’avoir la reconnaissance de l’hypertexte de fiction.
Si la poésie numérique semble ainsi révolutionnaire, elle s’ancre dans
l’histoire littéraire du xxe siècle. L’attention portée depuis bien
longtemps par les poètes au support et à la production du texte trouve
son aboutissement dans une utilisation souvent intéressante des
possibilités offertes par la technique, avec des expériences qui
apparaissent aujourd’hui très variées. Or, la période actuelle est
caractérisée par une diversification plus grande encore des pratiques,
autorisée par la démocratisation de l’informatique (qui n’impose plus
la programmation) et d’internet (qui encourage l’écriture
collaborative). Plus encore, la poésie se rapproche des autres arts
numériques et de la performance.
Deux CD-Rom
Créations poétiques au XXe siècle, visuelles, sonores, actions…, Scéren (CRDP, Académie de Grenoble), coll. « Banques pédagogiques », 2004, CD-Rom.
Bernard Magné et Antoine Denize, Machines à écrire, Gallimard, 1999, CD-Rom.
Quelques sites
ALTX online network, http://altx.com
Charabia.net, génération automatique de textes aléatoires, http://www.charabia.net/
Doc(k)s, http://www.sitec.fr/users/akenatondocks/
(voir en particulier les « Archives »et/ou « Collections »)
E-critures.org, http://www.e-critures.org
Hermeneia. Literary Studies and Digital Technologies, http://www.uoc.edu/in3/hermeneia/cat/
Locus Novus, http://www.locusnovus.com/
TAPIN, poésie sonore contemporaine, http://tapin.free.fr/
Trace Archive. Archive of the trAce Online Writing Center 1995-2005,
http://tracearchive.ntu.ac.uk/
Transitoire observable, http://transitoireobs.free.fr/to/
Marie Belisle, Scripturae, http://www.scripturae.com/
Tim Catinat, Métatextes, http://www.metatextes.com/
Electronic Poetry Center (centre électronique de Poésie), http://wings.buffalo.edu/epc/
Gabriela Golder, Postales, http://postal.free.fr/
Eduardo Kac, KAC WEB, http://www.ekac.org/
LAIRE, Mots-voir, http://motsvoir.free.fr/
Xavier Malbreil, 0m1.com, écrits et théorie, http://www.0m1.com/
Joerg Piringer, Digital sound, Visual interactive poetry, etc., http://joerg.piringer.net/
Revues et autres études…
Action poétique, n° 95, ALAMO, écriture et informatique, printemps 1984.
Etudes françaises (université de Montréal), vol. 36, n° 2, Internet et littérature, nouveaux espaces d’écritures?,
dir. Régine Robin, 2000, rééd. http://www.erudit.org/revue/etudfr/2000/v36/n2/index.html
Littérature, n° 96, Informatique et Littérature, décembre 1994.
Littérature, Informatique, Lecture, de la lecture assistée par ordinateur à la lecture interactive, dir. Alain Vuillemin et Michel Lenoble, Limoges, Pulim, 1999.
Magazine électronique du CIAC, http://www.ciac.ca/magazine/
(Voir en particulier le n° 13, Œuvres électroniques)
http://www.ciac.ca/magazine/archives/no_13/oeuvres.html
Rilune, revue des littératures de l’Union européenne, série « numéros monographiques »,
n° 5, Littérature numérique en Europe, état de l’art, dir. Ana Pano, juillet 2005,
http://www.rilune.org/mono5/articlesnumerique.htm
1 - Philippe Bootz, « alire : un questionnement irréductible de la littérature », dans Digit.HUM,
revista digital d’humanitats, n° 4,
http://www.uoc.edu/humfil/articles/fr/bootz0302/bootz0302.html
consultation en avril 2005. A Frédéric de Velay s’ajoutent Philippe
Bootz, Jean-Marie Dutey, Tibor Papp et Claude Maillard.