Béatrice Machet a rencontré Florence Pazzottu dont la publication de Carnet du Panier est annoncée aux éditions de l’Amourier dans la collection Carnets pour le mois de juin 2007.
Béatrice Machet :
Jankelevitch a repris une formule de Rilke : “quelque part dans l'inachevé”. Te vis-tu ainsi “en chantier” ?
Florence Pazzottu :
Oui, cette pensée de l'inachèvement a, je crois, une place centrale
dans mon écriture et dans ma vie. Je crois que nous ne faisons toujours
que commencer... Et je ne parle pas là d'un éternel recommencement à la
Sisyphe, mais d'un véritable commencement, chaque fois nouveau dans sa
manifestation, comme un “apparaître” qui cependant inscrit, est
également durée... Le je, comme le poème, est surgissement inconnu,
mais aussi invention, composition (ce travail de conscience) : son élan
puis son mouvement, lent parfois, tissent le plus singulier et
l'universel (révélant en fait l'universalité de l'adresse du plus
singulier) et ébranlent par sa seule venue toute la pensée figée (et
toute “identité”)... Oui, tu as raison, je me vis ainsi, “en
chantier”... Je crois que c'est Mandelstam qui disait qu'un poème est
toujours “en chemin”...
Béatrice Machet :
Ton travail vise-t-il un chemin vers une certaine sagesse ?
Florence Pazzottu :
Oh, je ne dirais pas ça comme ça. Écrire est pour moi accueil de
l'imprévisible - allégresse, soudain, d'un toucher du réel ou approche
d'une pensée-poème (un sens qui est une forme) inouïe -, et, en même
temps, une confrontation à la fois tragique et joyeuse avec
l'irréversible. Si l'on entend par sagesse une sorte de résignation ou
de détachement serein, cela m'est complètement étranger. Si l'on y
entend la nécessaire étreinte de l'obscur et la soif de clarté, et un
questionnement permanent de ce que sont vivre et écrire , alors, il se
peut que je n'aie eu de cesse de risquer un pas ou deux sur ce chemin.
Je suis une amoureuse, je crois, surtout, mais avertie, très tôt, des
dangers du trop-plein. Et là, on peut retrouver peut-être, non pas la
sagesse proprement dite mais une très ancienne pensée chinoise : mon
travail poétique, mon penser-en-poème m'a conduite à la pensée du vide
- d'un vide fertile qui n'est pas le néant qui broie et qui n'est pas
pour moi sans fraternité avec l'Ouvert de Rilke. Je ne crois pas au
bonheur paisible qu'apporte, paraît-il, le renoncement aux passions, ce
bonheur d'ailleurs ne m'intéresse pas, ma pensée et ma vie sont faits
de gouffres et d'excès, en revanche, je suis touchée par cette pensée
du vide et comment elle permet d'entendre différemment ce que c'est
qu'être, mais aussi ce que c'est qu'aimer, penser... et naître. Car ce
qui m'intéresse, encore une fois, c'est commencer. Il n'y a rien de
plus risqué. Non pas se fondre dans l'Un (et j'ai écrit, ici ou là, en
poèmes, ce que je pense de ce mythe de la Totalité, y compris en
poésie) mais au contraire, par l'expérience de la plus extrême
singularité (toujours inconnue et résolument insaisissable), se hisser
vers l'accord du multiple. J'ai livré mon dé, celui avec lequel je joue
(très sérieusement), à la fin de l'Inadéquat : “ni le chaos ni la
source tarie”... On dit parfois, en un dire bâclé, vite dit, qui
discrédite : “Oh, mais lui, il la (ou le) voit avec les yeux de
l'amour!” (sous-entendu : il la (ou le) crédite de qualités qu'elle (ou
il) n'a pas). On parle ainsi parce qu'on confond (comme toujours, on
confond - au lieu de distinguer), on confond, oui, l'amour et le
fantasme. Je crois, moi, que les yeux ouverts par l'amour sont les
seuls qui voient. Car l'amour, tel que je l'entends en poème, tel que
je le vis, nourri par ce vide fertile, ouvert sur lui, par lui, permet
en même temps la plus grande distance et la plus grande approche...
Écrire est pour moi ce même mouvement, de rencontre. Et, quels que
soient les éclairs et les ombres, les figures étrangères, venues d'où?,
qui parfois hantent le poème - et bien que l'énigme (du sujet, du
poème) toujours demeure, intouchée même dans l'effort de plus grande
clarté - écrire, comme aimer ; est une traversée.
Béatrice Machet :
Y a-t-il en toi “un discours intérieur”, un fil que tu parviens à
suivre quoiqu'il arrive ? Ou bien sont-ce des bribes, des éclats tant
la maîtrise de l'écriture est difficile, chaotique, sans cesse
interrompue à cause des contingences et devoirs quotidiens (enfants
etc.. )
Florence Pazzottu :
Il y a en moi une continuité, c'est sûr, malgré les éclats. Il n'y a
rien dans ma vie que je vive comme “contingences” ou “devoirs”, rien en
tout cas qui puisse être ainsi isolé. Il n'y a pas dans ma vie de
séparation entre, d'une part, des tâches que l'on identifierait comme
“quotidiennes” (c'est ainsi que je sais qu'on dit - je ne le pense
jamais pour moi-même et la répétition ne me frappe pas - l'usure est
ailleurs, dans cet apnée, cette gymnastique dont j'ai parlé dans les
poèmes de “Gravité”), et d'autre part un lieu qui serait resté pur, un
lieu de création qu'il s'agirait, difficilement, de préserver. Non,
chez moi tout est impur pareillement, mêlé. Et je ne sais pas ce qu'est
la maîtrise (il n'est pas sûr d'ailleurs qu'elle m'intéresse). Je sais
en revanche que si une pensée (un rythme pensé) en moi insiste, rien ne
le décourage. Mais il arrive que tout se défasse. La défaite, le
naufrage fait parfois partie de la traversée.
Béatrice Machet :
Reprendrais-tu à ton compte ce constat que “le voyage est le plus court
chemin vers l'autre comme vers soi” et que sans roulotte ni cheval,
nous cheminons en écrivant, comme des nomades ?
Florence Pazzottu :
N'y a-t-il pas dans l'écriture une démarche vers la rencontre de
l'infini qui est en soi ? Et n'est-ce pas aussi ce qui est dit dans l'Inadéquat
? Écrire est infinir... Et écrire, c'est pourtant faire cette
expérience radicale, à la fois terrible et joyeuse, de l'irréversible.
C'est pourquoi chaque poème est pris dans le mouvement d'une histoire,
est lui-même un des élans, un des gestes de cette histoire,
imprévisible avant de se produire, et aussitôt irréversible -
transformable cependant, bien sûr, et transformant, toujours en cours
de transformation... Écrire, c'est pour moi se découvrir infini et
toujours déjà autre, inconnu et pluriel. Traversé. Et en chemin, oui,
comme nous le disions tout à l'heure, toujours en train “d'arriver”...
On peut rejoindre là, peut-être, l'idée que tu soulèves, du nomadisme,
bien que je n'y aie pas pensé. Le lieu de l'écrire est un hors-lieu, un
lieu ouvert. Un dehors au dedans. Une impropriété - très singulière.
Non pas une errance, cependant ce déplacement - ; c'est même ce que je
nomme, moi, habiter.
Béatrice Machet :
Y a-t-il une volonté chez toi d'alerter ? D'éveiller les consciences ?
Il me semble que tes écrits pourraient être compris comme des
manifestes contre la perfidie et le crime de manipulation. On a abusé
des gens, pédagogiquement, intellectuellement, politiquement, avec
méthode, et tu les invites à prendre conscience de l'asservissement...
Ou bien ne serait-ce que le résultat du travail entrepris par le
lecteur à te suivre et chevaucher la tension qui traverse tes textes?
Florence Pazzottu :
Écrire, c'est se trouver en alerte, soi-même alerté, et de fait
j'espère, alertant. Je ne me risquerai pas à parler “d'éveil des
consciences”. J'aime bien le mot “manifeste”, dans sa pluralité de
sens. Ce qui me semble s'affirmer, dans l'écrire, est à la fois
poétique et politique, indiscernablement. Quant à l'abus, au
malentendu, il est partout, c'est sûr. C'est pourquoi écrire est aussi
et avant tout lutter contre cette manipulation du discours, contre
toutes les assignations à résidence, assignations qui sont sociales,
politiques, culturelles, et qui bien sûr passent par le langage,
contaminent la pensée. Mais cette lutte n'est pas volontariste. C'est
inévitablement, dans le mouvement même de son apparition, que le poème
réduit à néant les clichés, déjoue les pièges du dualisme, sape,
secoue, déverrouille, bouleverse, et perce, à même l'opacité - pour que
souffle, comme dit Hannah Arendt, “le vent de la pensée”... C'est
toujours à recommencer.