La parole Lichen d’Antoine Emaz
Là
où le sol manque – où un peuple, si l’on a lu Gilles Deleuze – la
parole pour peu qu’elle sache se faire lichen n’est pas tout à fait
démunie. Cette « parole lichen » est celle qui, dans le poème d’Antoine
Emaz, tient toute sa poésie. En constitue la veille. Discrète et
obstinée. Endurante. Quoiqu’il arrive. Elle se développe dans ce livre
en 34 poèmes-lichens tous datés et disséminés sur 5 mots-rocs : os, calme, ombre, peur et vieux.
Et qu’est-ce donc qu’une « parole lichen » ?
D’abord, c’est une parole qui refuse. C’est un non inaugural : « non / poser cela au départ / comme un grain de sable / ou un petit bloc sûr ». Un non au monde comme il va mal. Un non à la fatigue d’exister – « usé le corps usagé le cœur »
- un non au « vieux » que l’on risque toujours de devenir. Un non à
une langue toujours trop close, prisonnière des notions qu’elle
véhicule, une langue exsangue et si instrumentalisée qu’elle règle nos
yeux sur les bassesses qu’elle couvre. Non, et tout commence. Tout peut
commencer. En effet, il ne s’agit pas d’un non-coup-de-tête, violent
mais sans suite, il ne ferait pas tomber le mur. Il s’agit plutôt d’un
non-bélier, non répété jusqu’au dernier souffle. L’important est de « tenir le non »
- l’expression revient par deux fois ! – tenir le non pour tenir tout
court ! Insoumission et tenue. Telle est la posture d’Antoine Emaz :
debout, dignité verticale : « vivre / sans grand espoir sauf / tenir le non / ne pas finir / tête basse ».
Cette éthique est liée à une esthétique. S’il s’agit de « serrer les mots »
d’où parfois pour tout vers ces mots isolés, d’où ces ellipses, ces
effacements d’articles, ces ruptures syntaxiques, ces suspens blancs,
ces silences… - on pense à André du Bouchet, auquel Antoine Emaz a
consacré une très belle approche dans la collection de Jean-Michel
Place : André du Bouchet, debout sur le vent, qui souhaitait voir les mots « libérer leur ciel » - c’est pour les tenir, les presser jusqu’à ce « reste de lumière » - cet os, cela qui reste. Et résiste – qui permettra de faire « un feu de mousse ».
Feu de peu ? Certes, mais qui permet de durer. Encore un peu. Adossé à et contre.
Une « parole lichen », on le voit, c’est ensuite une parole du peu de mots qui « (va) vers le calme »,
vers ce jaune que prennent certains lichens, l’été, après les gris, les
noirs de l’hiver comme ces encres de Djamel Meskache qui viennent
couper les textes d’Antoine Emaz. Deux raisons possibles à cette
inclinaison. Cette pente. Soit parce que la « parole lichen » obéit à
la poussée de « l’ombre » - et c’est comme « voir revenir un visage / dans ce noir » - et que s’en vient la « peur », ce nom qu’Antoine Emaz donne faute de mieux à une angoisse moite, « une suée du dedans », « flaque de vide » comme une « gelée où le sang se prend » que l’écriture va éponger, ramenant à la surface ces « vieux souvenirs », ces émotions anciennes. Main qui essore - « Main qui attaque à la plume (…) main qui n’éclaire pas. » - Main qui tente une sortie. Soit parce que cette « parole lichen »
est aidée par le monde lui-même qui n’est pas toujours de l’ordre de la
frappe par quoi son dehors entre en nous et nous laisse souffle coupé,
muet mais bien parce que parfois inexplicablement dehors et dedans
harmonisent leurs contraires. Se gardent dans leur déchirure. Et c’est
alors un « accord entre l’air et le matin », alors « aucune peur ne reste / entre la plaque d’herbe et le mur / et les ardoises qui coupent le ciel ». Un accord dont Antoine Emaz dit qu’il « ne tient à rien ». Peut-être. Mais il tient bon, a-t-on envie de lui répondre.
Oui, « on n’est pas tout à fait démuni » : « On peut encore aller pieds nus dans l’herbe et n’être que cette courte marche pieds nus dans l’herbe et la lumière droite ».
Mieux, La « parole lichen » est parole pionnière. Lente. Persévérante. Elle n’abat pas le mur de « la bêtise massive » mais « jour après jour / après soleils et pluies », de poèmes en poèmes – tous sont ici datés entre le et le – « il s’amenuise / devient poussière en bas / mais reste mur ».
Encore. « Parole lichen » est parole thallophyte ! Et les tallophytes
attaquent les roches, les dégradent jusqu’à libérer les minéraux avec
lesquels ils finiront par former de nouveaux sols, nous dit le savoir
du botaniste ! Viendront d’autres « horribles travailleurs » !
Pour l’heure, ces mots d’André Frénaud à Antoine Emaz dans lesquels il
pourrait reconnaître sa cambrure d’homme : « je n’espère pas, je m’efforce ».