Camisoles, le pluriel est important. A chacun sa camisole lance
en effet l’un des personnages de ce roman policier dont l’action se
déroule dans une France tenaillée par des obsessions sécuritaires, une
France qui enferme d’autant plus facilement que l’enfermement va de
pair avec de substantiels bénéfices réalisés par les groupes
pharmaceutiques. Une France à venir ? Les germes sont dans le présent
et ne manquent pas d’inquiéter.
Martin Winckler le souligne avec jubilation dès l’avertissement.
Certains événéments racontés ici sont (librement) inspirés par des
faits réels –sans cela, ce serait moins drôle. Toutefois, si d’aventure
certaines personnes physiques ou morales croyaient se reconnaître dans
les pages qui suivent, ce ne serait probablement que le fruit de notre
imagination (la mienne et la leur).
A moins, évidemment, qu’elles n’aient quelque chose à se reprocher.
Le fonctionnement du roman policier suscite toujours la surprise, quand
il est mené par une main de maître, et c’est le cas ici.
On
connaît parfaitement les étapes obligées du genre. Une murder party
pour commencer, qui introduit l’irrationnel et la mort, puis l’enquête
se charge, par sa démarche logique d’apporter des lueurs successives ;
en fin de parcours, la lumière s’établit définitivement. Chemin faisant
nous déléguons habituellement le pouvoir essentiel à l’enquêteur qui a
pour tâche de fermer la plaie en dévoilant le coupable. Avec la fin, la
sécurité revient.
Les composants sont là, aussi simples que sept
notes sur une portée, que les vingt-six lettres d’un alphabet. Aux
virtuoses de composer, aux écrivains de créer une musique susceptible
de nous emporter.
Et c’est le propre de
Martin Winckler que de composer un ensemble à la fois mélodieux et
grinçant. Les données de base sont subverties par sa plume,
travaillées de l’intérieur. Certes, l’enquête se déroule comme le genre
l’exige et la vérité finit bien par éclater, mais à l’arrivée, le
malaise persiste, tenace et lancinant. La résolution des meurtres ne
suffit pas à nous rasséréner.
Le
trouble vient précisément de l’ancrage voulu et revendiqué dans une
réalité politique et sociale que nous sentons proche de la nôtre, à
peine accentuée par une projection dans le temps. La fiction suscite
l’intelligence du lecteur par un retour sur soi et sur les mécanismes
qui l’entourent ici et maintenant.
Loin de susciter l’évasion
facile, ce détour par la fiction nous invite en fin de compte à une
exploration de notre société. Des détenus conçus comme cobayes par des
industriels peu scrupuleux ? Allons donc ! des puissances occultes mais
solidement liées aux profits des industries de santé ? Pas chez nous !
Peut-on vraiment ignorer ce qui se trame autour de nos corps ? La
pensée officielle diffusée par ondes et par images souhaiterait bien
rendre nos cerveaux vacants, mais des livres tels que celui-ci invitent
au contraire à une prise en charge du réel, l’enquête n’est pas que
policière.
Mais cette interrogation,
troublante et politique, percutante et citoyenne, ne se formule pas au
détriment du plaisir. Dans l’œuvre de Martin Winckler la dénonciation
et la narration sont consubstantielles. On entre dans ce roman par
plusieurs portes, et la réalité s’en trouve éclatée, au lecteur de
faire une part du travail, en suivant des pistes diverses, appréhendées
par la juge Watteau, comme par le médecin Charly Lhombre, de nouveau
réunis dans l’intrigue. Le texte, limpide, toujours fluide n’en est pas
moins dense, notamment par ces références culturelles qui viennent
fréquemment se glisser dans le tissu de la narration, comme ces clins
d’œil aux autres héros romanesques, aux séries télévisées américaines,
comme cette émission de télé-réalité qui nourrit une intrigue
parallèle. Là où le lecteur passif ne voit que divertissement, une
femme avisée sait déchiffrer les lignes d’une intrigue, amoureuse puis
crapuleuse. Une enquête d’amateur s’ensuit.
Une façon de placer dans le livre l’éloge de la lecture active. Et le
procédé littéraire se double ici d’une démarche éthique. Respecter
l’être humain et faire appel à ses capacités de lecteur, c’est tout un.
Et c’est la démarche de Martin Winckler.