Depuis "Evocation de la maison grise"(1981), Jean Pierre Chambon a
publié une douzaine d'ouvrages avec quelques titres évocateurs: "Le
Territoire aveugle" (1990), "Un Chant lapidaire"(1995) ou "Corps
Antérieur"(2001).
Ce recueil illustré par les dessins de Béatrice
Englert peut se lire de deux façons différentes : ou considérer "L'orée
des limbes" et "Petite suite marocaine" comme les deux parties
essentielles du livre, ou considérer que le recueil est subdivisé en
neuf parties totalement indépendantes: Assombrissement I,
AssombrissementII, Traverses des îles, Dans la montagne, Deux
élévations, Les yeux clos, Retour, Le vestibule, Récit du sacrifice.
Jean Pierre Chambon situe tous ces récits dans le temps et
dans1'espace; d'abord une constante pas de patronyme le "je" et le "tu
sont interchangeables, c'est vous ,c'est moi, tout reste anonyme.
L'espace où évolue le narrateur est un espace d'enfermement:caverne,
parois, citerne, nacelle, étranglement d'une cheminée accentuant
l'oppression, 1'angoisse du narrateur.Espace dont les contours mal
définis sont cernés par des halos de buée blanchâtre, par un cortège de
vapeurs inconsistantes: nous sommes toujours dans un lieu flottant
entre terre et mer. Dans un transvasement entre l'ombre et la lumière,
dans un réel constamment agressif, le narrateur va perdre son identité
-"je me sens expulsé de moi-même, je n'ai plus de centre", il
assiste impuissant à la dispersion, à la disparition, à la dilution
des perceptions et des sensations. La mémoire, les sens s'effacent
tout comme la neige continue son oeuvre d'obscurcissement alors
apparaissent les rêves, les fantasmes, les fantasmagories. Tout l' art
de Jean Pierre Chambon consiste à supprimer la ligne de fracture entre
le réel et le rêvé, le vécu et l'imaginaire; le décalage s'effectue
insensiblement, imperceptiblent, innocemment. Malaxé, déformé,
transformé par la vie, par le rêve, par la mémoire, "je" devient autre:
"ou même à une succession de plusieurs vies plus ou moins
enchainées les unes aux autres avec quelquefois le sentiment que tout
était nouveau et que, moi-même, il m'était arrivé d'avoir été changé
radicalement par les circonstances." "Assombrissement", voyage hallucinant entre les interstices du temps.