– Mettez-vous ces propos en parallèle avec les préoccupations philosophiques d’Emmanuel Lévinas?
–
D’où votre "penchant" pour le
dialogue, même imaginaire, avec l’éventuel lecteur, pour vivre séparé
avec un prochain qui n’est pas un semblable ?
J.S. :J’ai lu un peu Lévinas (je reprends sur mes étagères Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, et Ethique et infini,
un petit livre d’entretiens avec Philippe Nemo). J’ai oublié aussi. Ces
lectures m’ont sans doute nourri. Mais je ne vais pas philosopher en me
référant à Lévinas ou à d’autres (je ne sais pas faire, à cause de mes
ignorances ou de mes infirmités). Mais je peux patauger un moment, pour
essayer de vous répondre, dans ma pensée et mes poèmes! L’autre est un
visage, en effet. Je veux dire, de façon concrète. L’autre, dès que je
le rencontre, et commence à le connaître, n’est pas n’importe quel
autre. Donc vraiment un visage, pas seulement l’idée d’un visage. En
suis-je vraiment responsable? Je pense que je trouverais mon poème
assez prétentieux de se croire responsable de son lecteur. Et même si
j’écris avec quelqu’un d’autre, disons dans la présence, réelle ou
rêvée, de son visage, que se passe-t-il? Je crois plutôt que je dois me
sentir responsable de ce que j’écris devant l’autre; même quand tel
visage que je connais me laisse libre d’écrire ce que je veux dans
l’espace qui nous sépare et nous rapproche.
Promiscuité
/ proximité: y a-t-il une bonne distance (amitié et respect) qui
permette de mieux voir le visage de l’autre, d’être avec ce visage? Le
poème doit-il se soucier de se tenir à une "bonne" distance du lecteur?
A l’inverse si le poème est lui-même un visage, comment le tenir près
du nôtre? Faut-il se poser ce genre de question? Ne faut-il pas plutôt
simplement vivre la rencontre avec ce poème, avec tout visage, comme
elle se présente: prévue, attendue, ou à l’occasion brusquement
intrusive ou désagréablement surprenante? Y a –t-il une "bonne" façon
de rencontrer? Ne faut-il pas rencontrer sans "vouloir" rencontrer? Où
rencontrer sans préjuger de la façon de rencontrer, ni des moyens de
faire durer la rencontre? Le visage de l’autre (ou le mien) habillé ou
nu. Et parfois qui ne va pas pouvoir s’empêcher d’exhiber son désir, ou
de la peur, un dégoût, et le plus souvent peut-être de l’indifférence.
Mais sans doute qu’il n’y a plus alors de rencontre: la peur et
l’indifférence éloignent; le désir se retrouve solitaire, toujours,
quelque part, en sa jouissance. Il faut retrouver une (plutôt que "la")
bonne distance pour ne pas, dans ces "sentiments", oublier l’autre, et
pour continuer de le voir sans le perdre en des fantasmes de haine ou
de fusion. Mais cette distance peut se trouver je crois, autant dans
une confortable ou quasi sévèrement mesurée proximité, que dans la gène
ou l’intense surprise d’une promiscuité à l’occasion plus que nue.
La
rencontre du visage inattendu de l’autre semble bien donner sens à tous
ces grands mots, amitié, respect, responsabilité, mais c’est sur un
fond d’ordre ou de désordre qui en menace l’heureux renouvellement à
chaque instant que deux visages vont continuer de se regarder: sur ce
fond de désir, de doute, d’intolérance et de convictions... lesquels
menacent et pourtant, je le sens bien, nourrissent cette rencontre.
Est-ce que je viens seulement de décrire un peu ce qu’est ma rencontre
avec le visage que j’imagine à mon poème?
La
rencontre: oui, un accord. Un accord sans doute fragile. Et peut-être
souvent dans le malentendu. L’autre est toujours, je crois du moins en
faire l’expérience, différent et semblable. J’ai essayé de dire cela
dans un poème:
" Nous écoutons
Dans la ressemblance de nos désirs
Le bruit de la différence. Ou l’inverse."
Et
tel accord peut-il être pensé sans être calculé, et finalement
marchandé à la lumière de quelque morale remplie de sa bonne conscience
et de ses convictions? Le visage de l’autre, si je le rencontre, s’il
me permet la rencontre, peut-il être, vraiment, celui de l’hôte? J’ai
cru pouvoir tenir ensemble le don et la réserve à travers ce mot qui
convoque l’hôte et son hôte (le même et l’autre), avec les vers
suivants:
"Ce que dit la voix de l’hôte:
Ce qui est à moi est à toi,
Ce qui est à toi est à toi."
Plus
facile bien sûr pour mon poème d’être un tel visage parolé que pour moi
vivant toujours empêtré dans un emmêlement de confiance et de méfiance
devant l’autre.
–
Selon le latin, le mot compétence – cum petere – signifie chercher
ensemble. Votre réelle compétence n’est-elle pas justement de mettre le
lecteur en position de chercher ensemble, une invitation à la
complicité, une familiarité…?
Et que signifie pour vous le mot compétence? Est-ce ability, skill, ou autre chose?
J.S :
Chercher ensemble, peut-être pas tant. Même si des livres se trouvent
pris dans ma pensée de l’autre, et parfois dans la parole de celui-ci,
écrire reste, assez entièrement, une activité solitaire. Sauf à penser
que ma compétence précisément (c’est-à-dire ici mon savoir et mon
pouvoir écrire, sinon le vouloir) m’a été donnée, en grande partie du
moins, par les autres: les livres, ma famille, les paysages façonnés
par mes ancêtres, ma langue, tant de choses… Le dialogue est là depuis
les premiers mots écrits et ce fut certes, tout préoccupé que j’ai été
de moi-même, d’abord à mon insu.
Inviter à la complicité, peut-être
pas non plus (ça pourrait relever d’une mauvaise ruse), mais à la
familiarité (une familiarité parfois surprenante ou dérangeante)…
n’est-ce pas ce que fait toute véritable écriture qui s’avance devant
le visage de l’autre?
–
Si
je vous dis interstice, qu’évoque ce mot ? Je m'explique: y a-t’il en
vous ce désir de créer un espace qui suggère d’autres possibilités
d’échanges, de relations, que celles en vigueur, autres que ces espaces
sociaux préfabriqués prévus qui génèrent ce que Bernard Stiegler
appelle la perte des symboles, la misère symbolique?
J.S :
Oui, que le poème soit un espace de rencontre (amitié ou colères) où
tous les mots, tous les éléments d’une langue, puissent se rencontrer,
heureusement ou pas… Revisitons ainsi ce que nous passons notre temps à
sérier, à cataloguer et hiérarchiser, notre vie, nos valeurs, la
matière même de notre langue. Oui, faire bouger (éventuellement, en
s’interrogeant là où les limites ne sont jamais si nettement définies,
mais aussi bien en tout point de la matière du monde si on sait s’y
attarder un peu), tous ces ordres confortables c’est vrai, qui
finissent par nous figer déjà dans la presque mort, qui nous éloignent,
parlant de sécurité, des risques vivants des rencontres.
–
Y
a-t’il des moments d’écriture ou de vie qui ressemblent à l’expérience
de la foudre, de l’éclair chez René Char? Préférez-vous la posture
"d’oser hésiter" à celle d’une mise sous tension, de la recherche d’une
tension? Ou bien sont-elles, ces postures, les faces et les piles de
mêmes pièces?
J.S : Il y a bien des
expériences de vie qui ont lieu dans l’éclair d’une tension. Des
moments d’écriture aussi. Mais faut-il pour autant les valoriser par
rapport à tout ce qui naît de la banalité quotidienne, du labeur
appliqué, de l’hésitation ou du sentiment qui peut nous venir de la
vanité de tout? La rencontre la plus forte et la plus apparemment
soudaine n’a-t-elle pas été préparée par mille petites choses passées
inaperçues? Et sa durée dans l’intensité ne va-t’elle pas se nourrir
des gestes les plus anodins souvent? Pas plus que pour écrire, il n’y a
pour favoriser des rencontres, de programmes possibles, de façons de
faire ou d’être, de recettes.
– Par delà bien et mal, est-ce votre approche de vivre?
J.S :
Je dirais plutôt que je vis (et que j’écris: autre geste du vivre)
entre bien et mal toujours à la fin emmêlés l’un en l’autre. Et ce
n’est peut-être que le seul visage de l’autre (son sourire, ou son
refus, indifférent ou mauvais; sa présence aussi en moi à travers tous
les ingrédients socio-culturels qui m’ont construit), qui peut orienter
mes hésitations ou relativiser mes prétentieuses convictions.
–
La langue anglaise transposée directement dans vos textes, est-ce le
bilinguisme qui s’impose à vous? L’esprit de la langue qui à ce moment
précis et pour exprimer cela sonnent plus juste? Une résonance avec le
parler patois? Exemples tirés de “ Ecrire à côté ”:
"Alors que l’été presque tue le désir" when summer almost kills…
"Un jour j’ai fini par lui parler pour dire pas grand chose évidemment rien trop plus" nothing too much
J.S :
Je me suis déjà un peu expliqué là-dessus: j’ai baigné dans la langue
américaine pendant de nombreuses années, j’ai baigné aussi dans le
patois de mon village natal. Cela a forcément (et je n’ai pas vraiment
fait d’efforts pour y résister) influencé mes façons d’écrire et de
parler en français. Je ne fais pas non plus exprès, par quelque caprice
snob ou quelque calcul pour être à la mode, d’employer dans mes écrits
des tournures patoisantes, parlées ou macdonaldisantes. J’utilise,
selon les rencontres (avec le visage des gens ou celui des mots à tel
moment donné), tous les éléments langagiers qui sont dans ma mémoire ou
que je trouve à l’instant, aussi bien, dans un livre ou quelque
dictionnaire: pour que quelque chose sonne juste, ou soit le geste
qu’il faut, oui, sans doute… mais que dire de cette hypothétique
justesse qui n’est peut-être qu’illusion?
– Adoptez-vous une discipline d’écriture?
J.S :
Non, je n’ai pas de discipline d’écriture. Je veux dire que je n’écris
pas régulièrement de telle heure à telle heure par exemple. Mais je
peux m’engager en des livres (c’est déjà écrire le livre) avec, disons,
une sorte d’en allée, d’allure… je m’en vais par exemple avec des
photos de Lorand Gaspar dans le Colorado ou l’Arizona pour y écrire
entre notes prises sur le motif et rêveries-réflexions autour des
photos remplies de ces paysages du Sud-Ouest des Etats-Unis. Chaque
livre se donne ainsi, dès que sa forme prend quelque peu, une façon de
s’écrire (et ne s’y tient pas forcément). Non, pas de régulière
discipline d’écriture. A moins que discipline d’écriture ça puisse être
aussi les lectures qu’on décide de faire, les entretiens qu’on accepte
d’avoir, le travail de critique littéraire ou de traduction… je
pratique, plus ou moins, cela, selon le hasard des circonstances.
En fait comment me donner des règles quand je ne sais pas, en tout cas
pas encore, pourquoi j’écris ni comment il faudrait écrire?
* Dans le cadre de sa participation au dossier de la revue d’Emilio Araùxo