Poésie âpre que celle-ci : Déchirure. C’est le premier mot de l’ouvrage. Sept lignes plus loin : " une phrase trouve du goût à cette nuit
". L’ambiance est à l’angoisse mais heureusement dans l’épreuve, le
verbe, la poésie, sauvent la mise à défaut de sauver la vue…Car ce sont
des yeux malades qu’il s’agit, et d’une passion, la métaphore assurée
par l‘expérience bien réelle du corps hospitalisé, perfusé.
Après la déchirure, " les chiures du brouillard " viennent apporter un peu de dérision dans la prise de distance, mais aussi l’amertume… " quand les yeux ne servent plus qu’à pleurer ".
La seconde partie du texte pour dire la dépossession.Tout le talent de
Marcel Migozzi, sobre, quasi minimal est là dans le style et le
vocabulaire choisi pour affiner notre sensibilité, pour augmenter notre
réceptivité. Nos perceptions ainsi aiguisées, les associations d’idées
s’enchaînent avec à peine deux ou trois jeux de mots, on y est, on la
sent qui colle à la peau cette odeur des hôpitaux…où l’on devient un " cas clinique
", un numéro. Votre nom, qui vous êtes se trouvent évaporés au gré des
couloirs, au gré des chariots poussés. Son corps découpé en morceaux,
le malade n’est plus une personne mais une mécanique à réparer. Il y a
la chambre : " les affaires du corps/ sont enfermées dans le mur aux placards
". Il y a les visites espérées et le savoir, la conscience du peu qu’on
est en tant qu’humain.La souffrance, on la devine à tous les étages, il
y a à subir la dépersonnalisation même des visiteurs en ces décors
stéréotypés, reproduits par centaines. Le chrome des chaises, les
barreaux des lits refroidissent les épanchements, symbolisent
l’inhospitalier …au contraire de la signification même du mot hôpital.
La mort rôde, le malade-poète ne peut faire l’économie de son évocation
: "chaque ami jettera-t-il des fleurs " et aussi :"collyre comme si on jetait de la terre déjà ".
Puis enfin la question posée : Que lisez-vous? et cette autre Que voyez vous?
Le bout du tunnel, la fin de l’épreuve et la conclusion heureuse : les
mots s’émeuvent tandis que la prescription médicale conseille: " ayez confiance/dans le verbe revoir
". Mais Marcel Migozzi lui sous -entend : Ayez confiance en l’écriture,
forme de dignité, remède autant que bouée de sauvetage, force de
renouveau, témoignage de la grandeur comme de la fragilité humaine.