Vous vous souvenez : “ je parlerai d’abord de l’amour / et puis j’en parlerai encore ” écrivait Jean-Pierre Siméon dans Le sentiment du monde, paru en 1993 chez le même éditeur. Qu’il en parle dans cette Lettre
n’est donc pas pour nous étonner .Sauf à dire que Jean-Pierre Siméon
nous parle moins d’amour qu’il ne laisse l’amour parler dans ces 25
poèmes.
À ceux qui diraient que Jean-Pierre Siméon en fait trop, que
son lyrisme est excessif, je répondrai que certes l’excès le
caractérise et que si certaines de ses images sont comme hors
d’elle-même, c’est aussi ce qui fait qu’ici l’on respire fort tant
c’est la langue qui est émue.
Comment lui reprocher ses remuements,
ses écarts, cette intensité, ses emportements ? Il y a chez Jean-pierre
Siméon un dynamisme qui l’arrache aux terres asséchées de la vie, qui
revendique le tumulte du cœur quand c’est l’amour qui le porte à parler
“ aux vivants du vivant ”, à “ nouer une détresse à l’autre ” pour
“ quand le monde autour de nous trop vaste se défait ”, renouer “ avec
les êtres et les choses ” sous la loi du temps.
Que ce soient les
lois de vie de cette force qu’est l’amour qui s’imposent à son verbe ne
laisse pas de m’émouvoir ! Jean-Pierre Siméon va avec ce flux
ininterrompu. Et celui-ci tout en travaillant les parois de la langue
suit son cours impérieux fait de tourbillons, de rapides et d’écumes.
Et ce sont images qui flamboient, se rencognent, s’encrouent avec
injonctions, exclamations, invocations mais le ciel qui se penche sur
ces poèmes d’amour reste là à nous sourire aussi inexplicablement que
“ fontaines subsistant dans le feu ”.
Et n’est-ce pas cela que nous
voulons aussi, des poèmes qui “ (tiennent) dans (leur) étreinte nue /
le sens inexprimé des choses ”, qui “ face à la mort qu’on lit sans
comprendre ” laissent entendre “ la part heureuse qui parle dans
(notre) nuit ”.
L’amour la poésie, vous vous souvenez ?
En 1929, Paul Eluard l’écrivait sans coordonnant, sans virgule : une
seule émission de voix, un souffle, un mode d’être au monde qui fait du
poème moins un objet verbal que la démarche vitale d’un vivant pour
s’approcher de soi, agir sur soi, se faire et non subir cette nuit
d’emprunts où nous avançons. Souvenez-vous et vous reconnaîtrez
Jean-Pierre Siméon, le directeur artistique du “ Printemps des
poètes ”, son énergie farouche au service de la poésie qui “ doit dire
son mot sur les désastres du monde ” comme sur sa beauté et sur l’amour
et ses lois de vie.
Ce sont des essaims amoureux que libère ce
livre de Jean-Pierre Siméon. Fasse qu’aux arbres de nos jardins une
crevasse les attende !