Quelles sont ces Suivantes d’Emmanuel Laugier ?
Des
suites? Et certes, il y aurait là de quoi se rassurer – le texte du
rabat de couverture n’est-il pas fait pour cela ? Des suites de Et je suis dehors déjà je suis dans l’air, paru
aux éditions Unes en 2000. Et certes, on pourrait repérer ici ou là tel
ou tel thème, mots-clés, démarcatifs divers, hantises. Mieux, un
familier de sa poésie retrouvera à lire ces Suivantes cette
force qui pousse, précipite, roule ses mots. Cela qui les espace. Les
étire. Se rompt. Reprend. Passe et se perd entre eux. Entre les lignes,
les pages, les livres. Cela qu’ils ne sont pas et sans quoi pourtant
ils ne seraient pas ce qu’ils sont. Cette force, la voix d’Emmanuel
Laugier. Mais quoi, il y a aussi la spécificité de ce dernier livre
avec ces “ sujets qui traversent une continuité de temps dans la discontinuité flagrante de leurs événements ”.
Cela qui suit. Se suit. Apparaissant. Disparaissant. Fuyant. Se
perdant. Et l’on pourra s’amuser à voir ici ou là l’anecdote jouer avec
le poème. On aimera retrouver là le fox, compagnon d’en-deçà les mots,
un rat, une poule éventrée, “ l’homme à la tête de boxeur ” - Les lecteurs de Strates,
paru chez Farrago en 2000 y reconnaîtront le poète Jacques Dupin – un
petit enfant en short court, des lieux, des esquisses de paysages, des
bribes de souvenirs “ un peu de ça me revient, écrit Emmanuel Laugier, un peu de son continue / en avant ou rien
/ ”.Tout cela comme un jeu de reflets dans un kaléidoscope. Comment ne
pas penser alors à ces Suivantes dans le tableau de Velasquez, Les
Ménines – enfin vu un jour par Michel Foucault.? Comment ne pas penser
aux plis de leurs robes. Aux déformations, trompe-l’œil, arabesques.
Tout cela qui se perd dans un dédale de miroirs où tout flotte, remue,
passe devant, se perd derrière. Revient. S’ouvre..Se ferme.Des riens,
finalement : “ des bouts de rien / ramassés avec la pelle de jour /
de nuit / interminablement / réaccordés dans la poussière / à Cunéo
partout / ici même ”. Oui, il s’est passé bien des choses “ à Cunéo ou ailleurs ”. Il s’est passé bien des choses hier, dans nos vies, ici, ailleurs, dans d’autres vies, ainsi “ après 18 c’est 37 / à Voronej / en Arménie ” - Rappelez-vous Ossip Mandelstam – on a lu Jean-Christophe Bailly pour pouvoir écrire “ l’esprit / qui a volé de là à là toute la diagonale hantée d’une basse continue ”. On le voit, ces Suivantes
comme autant de tensions ouvertes entre le dedans et le dehors,
brassent des temporalités éloignées, des lieux divers, des rencontres,
des lectures, des sons, des rythmes aussi comme ceux de “ ce tam-tam / marocain ” qui “ par dessous remonte ”.Comment
dessiner la figure du monde ? Comment donner forme à tout cela sans y
substituer une histoire close, un récit qui donnerait du rêve à
consommer aux anesthésiés que nous sommes? Comment écrire le poème qui
assurerait la traversée des souffles de la vie ? Emmanuel Laugier se
tourne du côté de Mandelstam et de son Sceau égyptien, faisant sien son : “ je
ne crains ni le manque de liaison, ni les blancs. / Je coupe le papier
avec de longs ciseaux. / Je colle des rubans frangés / (…) / Je n’ai
peur ni des coutures, ni du jaune de la colle. / Je couturaille, je me
la coule douce. ” Oui, Emmanuel Laugier “ couturaille ” ! Voyez
ses coupes ; ses parenthèses vides qui au lieu d’ajouter quelques
informations supplémentaires semblent ouvrir l’espace vide où la parole
trouverait à se retourner ; ses tirets surtout comme autant d’aigus, de
pointes, de crochets où suspendre le manque, autant de jonctions /
disjonctions des plans d’écriture. Tout cela relève de cet exercice
vertical de la langue auquel s’est voué Emmanuel Laugier parce qu’il le
sait garant d’une expérience du décentrement où les mots trouvent à se
décoller d’eux-mêmes, de leurs systèmes de significations. Alors avec
la déroute du sujet de la certitude, quelque chose de la force du
dehors – cela qui fait que les Suivantes sont toujours en partance, toujours déjà plus loin. Qu’elles ont toujours un peu “ leurs robes tachées de sang ”,
comme chez Jacques Dupin, marque de la déchirure qui signe toute
étreinte et la renvoie à une suite sans fin – arrive à faire la peau à
la langue et sous la forme d’une ampoule enfin l’éclairer. De tout son
vide.