De même qu’on ne dévoile jamais une intrigue policière, on ne peut
résumer un roman de Didier Daeninckx. La fiction y progresse sur le
mode du tissage, elle se dénoue par à-coups, par chocs. Il revient à
chaque lecteur de découvrir ce qui heurte au gré des chapitres, ce qui
finalement se révèle et désarçonne.
Et il s’agit bien là d’un
travail de virtuose. Chaque roman de Daeninckx renouvelle la trame
désormais fragile du roman policier. Il en déplace les mailles, serrant
toujours plus fermement les nœuds qui font l’intrigue, et qui mêlent
les événements intimes vécus par les personnages, au fonds politique et
judiciaire d’une époque donnée.
Avec La Mort n’oublie personne tous
les éléments traditionnels du genre sont détournés. Un roman noir
commence par un cadavre ; nous avons dès les premières pages celui d’un
jeune homme, mais il s’agit d’un suicide. Le lecteur le sait, et il
rencontre dans les pages suivantes Jean, le père du jeune en question.
Ignorant l’essentiel de cette mort, l’ancien résistant racontera son
drame personnel à un énigmatique journaliste. La rotation des points de
vue, la construction cinématographique, faite de retours, de montages
cut, accentue la notion de désordre. Et ce que d’aucuns qualifieraient
rapidement de livre de “ hall de gare ” devient au gré des pages une
œuvre littéraire à part entière.
On le sait, les romans policiers
sont réputés porteurs d’érotisme, éventuellement de pornographie. Là
encore, Didier Daeninckx joue sur les modèles pour les subvertir : ce
livre présente des pages d’amour faites de pudeur et de lumière.
Caché
après un coup de main hasardeux par un ami résistant, le personnage
principal découvre la force de l’amour avec la fille son hôte, qui lui
apporte quotidiennement son repas. Le lieu est clos, poussiéreux,
confiné et fade. La femme y descend comme un ange, une jeune femme qui
vient lui révéler la lumière. Quand la porte couinait, vers midi,
je me précipitais vers le bord du tas de suie et l’observais, les yeux
écarquillés, qui descendait les marches. Et le sentiment passe ici par le corps, mais sans aucun racolage. L’amour y est vécu avec intensité, pudeur et plénitude : Elle
leva ses genoux pour ôter sa culotte. L’éclat de son sexe brilla un
instant. Je frottais mon front à ses seins tièdes tout en quittant mon
pantalon. Je me plaçais entre ses cuisses. Elle m’obligea à regarder
ses larmes, prit ma main dans la sienne et me les fit effacer. –Sois
gentil, ça ne m’est jamais arrivé. Je n’osais lui avouer que moi, le
héros, j’en étais au même point qu’elle, que j’étais mort de trouille.
Ainsi
donc sous la plume de cet auteur réputé pugnace et iconoclaste prennent
forme des pages marquées par la délicatesse et empreintes d’amour ; par
là naît et se développe une valeur fondatrice.
Et cette démarche
qui prend à rebours le lecteur s’étend à l’ensemble des actions. Les
camps de la mort sont décrits en ces pages comme ils ne l’ont jamais
été. Les déportés y sont classés par groupes sanguins et deviennent
d’étranges animaux : ils vont nous traire comme des vaches…et après
nous aurons droit à notre bol de soupe ! Nous sommes désormais devenus
des animaux extraordinaires qui transforment le bouillon en sang.
Tout
roman est paraît-il un roman d’initiation, ce texte de Daeninckx
illustre cette affirmation. On y suit un personnage impulsif, désireux
d’agir, mais entrant par là même dans des rouages qui menacent à tout
moment de le broyer. Le dénouement laissera les lecteurs face à ses
interrogations…l’action a-t-elle un sens ? Ne prête-t-elle pas le flanc
à toutes sortes de manipulations ? Agir est dangereux, pour soi et pour
les siens, ne rien faire est lâche, relève du marécage, de ces marais
où les nantis s’installent et prospèrent. Où donc est la voie qui
permet de tenir ? Puisque la mort n’oublie personne, comment donner un
sens à ce passage qui s’appelle la vie ? A chacun de définir sa réponse.