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Les collections > Thoth

AralJean-Marie Barnaud
Aral
Prix : 18,30 € 17,38
Quantité :
EAN : 9782911718601
Format 10 x 20 centimètres
168 pages.
Couverture noir et blanc
Reliure dos carré collé
Collection “ Thoth ”
ISSN 1625-9173
Dépôt légal 2° trimestre 2001
 

Biographie et bibliographie de l'auteur

Propos du livre

Aral est le nom d’une mer. Et d’une mer assassinée.
Mais c’est aussi pour Hans un talisman : le nom de l’attente. Et de la chance.
Alors un lieu perdu devient le centre du monde et le cœur d’une histoire d’amour et de mort entre Saintonge et Ouzbékistan.
Aral se lit comme un sourire de l’autre monde. Ce sourire éclaire notre vie. On n’oubliera plus Hans, Mariette et Anna. Ils sont le pôle magnétique qui indique que vivre ici est possible. Malgré tout ce froid… et beaucoup d’autres.

Extrait

Et lui-même sentait bien que quelque chose d’autre se jouait là qu’un simple témoignage sur la misère du peuple karakalpak. Et cela sans doute tenait à la présence, à la force de persuasion des quatre comédiennes, quatre femmes au visage recouvert d’une sorte de grossier voile ajouré au travers duquel on voyait par instants le dessin de leur fin visage, et leurs yeux en amande qui ne vous regardaient jamais.
Elles étaient habillées d’une longue robe grise, recouverte d’une sorte d’étoffe rayée dont la couleur s’était effacée ; elles ne disaient aucun texte, ne prononçaient aucun mot, poussaient seulement parfois une sorte de plainte à peine articulée. Elles venaient d’ailleurs et auraient paru tout à fait anonymes, s’il n’y avait eu leurs yeux, ces vrais yeux du malheur, c’est-à-dire des yeux de laissés-pour-compte qui ne s’ouvrent jamais que sur les déserts de l’abandon, et dans lesquels on pouvait plonger sans crainte d’être vu, sans crainte d’être indiscret, puisque, de là d’où ils regardaient, ils ne pouvaient vous voir. Et Mariette dirait plus tard que c’étaient là les yeux du Christ au mont des Oliviers.



Chaude voix de Mariette, si pleine et ronde d’habitude, et soudain brisée, implorante : il l’entend encore ce matin-là, dans la petite pièce exiguë, ou plutôt il l’écoute ; il a même laissé retomber son bras au bout duquel pend l’annuaire, en ridicule appendice. Comment dis-tu, Ma-riette, les yeux du Christ, murmure-t-il tout haut. Et la scène toute vive revient sous ses yeux, avec leur connivence d’alors, à elle et à lui, la belle complicité du voyage, l’émotion de la soirée.
Je connais, répond Mariette, le langage de tels yeux. Parfois ils s’animent du sourire de l’autre monde. Et sais-tu ce que c’est que le sourire de l’autre monde. C’est celui de Simha Rottem, dit Kajik, du ghetto de Varsovie. Dans le film de Lanzman, il parle longtemps en hébreu avant qu’une voix de femme donne la traduction. Et ce qu’il dit est toujours abominable. Mais à un certain moment, à mesure qu’il parle dans cette langue rugueuse, une sorte de sourire d’ange naît sur son visage, se dessine légèrement et comme en surimpression, si légèrement qu’il est à peine perceptible, comme si un vent léger passait soudain sur tant d’horreurs. Et tu te dis qu’enfin il raconte quelque chose d’heureux. Qu’il a revu ses amis. Qu’il a retrouvé vivants les chefs de la révolte.
Et sais-tu de quoi il s’agit, Hans, sais-tu ce que dit la traductrice – et le visage de Mariette s’est de nouveau crispé –, elle dit que toute la nuit, dans la solitude du ghetto, Kajik a cherché sans jamais réussir à l’atteindre une femme dont la voix montait des décombres, claire et lumineuse, demandant du secours. C’est ça, le sourire de l’autre monde.
Parfois, dit Mariette, le malheur est si grand, l’injustice est telle qu’ils passent le dicible. On ne peut que sourire. On est simplement dans le malheur. Dans la nudité du malheur.



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Illustrations

En couverture, reproduction d’une photographie de Danielle Bassez.

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