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Les collections > Fonds Proses

Car l'amour existeCyrille Latour
Car l'amour existe
Prix : 13,00 € 12,35
Quantité :
EAN : 9782364180482
Format 14,5 x 20 centimètres
116 pages.
Couverture quadrichomie.
Reliure dos carré collé
Collection “ Fonds Prose ”
ISSN : 2259-6976
Dépôt légal 1° trimestre 2018
PARUTION LE 20 FÉVRIER
 

Biographie et bibliographie de l'auteur

 

Propos du livre

Dédié à la compagne disparue, ce livre, empreint d’autant de cinéma que d’amour, célèbre une qualité de présence et un regard porté sur le monde.

“L’ordinateur diffuse le film que tu ne regarderas plus. Sur l’écran, il ne me reste que les mots pour tenter de redessiner, en transparence, le reflet de ton visage.”
Ce très beau film, “qu’elle ne regardera plus”, est L’Amour existe, de Maurice Pialat. Parce qu’il fut prélude à leur rencontre, le narrateur en tresse ici le récit avec cet autre, celui de leur courte vie ensemble, interrompue par son geste, à elle. Pialat filme la banlieue de leur enfance : Il n’a pas fait bon rester là, emprisonné, après y être né. Quelques kilomètres de trop à l’écart… commente la voix off (de Pialat). Trente ans après, eux aussi, ont connu les rues lentes et silencieuses
Contre l’oubli, le livre se remémore. Le cinéma devient texte, et le récit de vie fait image au creux de l’absence. De leurs réalités mêlées émane une grâce lumineuse échappée de la grisaille de ces paysages pauvres.

 

Extrait

Nous attendons. Tout en toi s’arrondit, s’ouvre, se déploie. Se prépare à donner. Rien, chez moi, ne saurait  anticiper ce qui vient – recevoir. Attente primale qui nous unit, mais attente qui nous sépare.
Été 2014. L’air, irrespirable, stagne dans notre deux-pièces pantinois. Nous partons chercher un peu de fraîcheur à l’autre bout de la banlieue, au Sud, derrière les volets clos de la maison que mes parents ont, pour le mois d’août, laissée libre. Plus de cris devant les grilles fermées de l’école voisine – mon école. Pas, ou si peu, de passants. Le silence des rues alentour est amplifié par la torpeur de la canicule. La ville elle-même s’est mise en pause. En attente.
Mais l’attente est faite de mouvements. Chacun de mes gestes, ici, se souvient et, dans le même temps, devance le souvenir. Le plus anodin d’entre eux – ouvrir le portail sans le faire grincer, vérifier le soir que les lumières sont éteintes, m’asseoir à la table de la cuisine ou boire une gorgée d’eau à même le robinet – remonte du plus loin de mon enfance et semble s’étonner de l’adulte que je suis devenu – ou simplement s’étonner que ce soit maintenant que je devienne adulte. Car l’enfant, en moi, contemple déjà le futur père. À travers moi, c’est un père – mon père – qui ouvre, éteint, s’assoit, boit. Ce retour improvisé vers le passé – mon passé conservé, gardé au frais derrière les volets de la maison familiale – est déjà une façon de m’inscrire dans notre avenir. La maison est à nous pour un mois, mais, en me l’appropriant, je me glisse en fait dans des habitudes qui ne sont pas les miennes. Pantomime dictée par ce qu’un lieu destine à ceux qui l’habitent. Chacun de mes gestes, ici, m’apparaît comme un prélude : la maison de famille dessine déjà une famille – notre famille.
Chaque matin, je me rends au travail en retrouvant le trajet du 194, modifié par les travaux d’implantation du futur tramway. Je traverse la banlieue de mon enfance – banlieue qui n’est plus ma banlieue, enfance qui n’est plus. Par la vitre, le défilement des bâtiments et des palissades m’évoque ce film que j’aime tant – vingt-deux minutes que, à l’heure de nos premiers échanges, j’avais souhaité partager avec toi. Le silence des rues s’emplit d’une mélodie et d’une voix qui me sont devenues familières et que je veux à nouveau te faire entendre. Le soir, de retour, j’allume mon ordinateur et enclenche le dvd. Ton visage se reflète sur l’écran, se superpose aux images. Enfance, banlieue. Devant le film aimé, je guette, du coin de l’œil, ton profil aimé.
De quelle enfance sommes-nous le fruit ?
Tu as la manie des listes. Jour après jour, tu remplis des carnets et des feuilles volantes. Tu dresses l’inventaire de ce qu’il faudrait, de ce que tu souhaiterais, de ce qu’il reste à. Ligne à ligne, tu prévois, organises, tries. Installée sur le canapé, confortablement calée dans les coussins pastels de ma mère, tu prends des notes sur un cahier à spirale grand format. Abstraction faite du ventre rebondi qui te sert d’écritoire, tu ressembles à une bonne élève, à la fois appliquée et soucieuse, prenant de l’avance pour la rentrée scolaire. Tu y consignes des paroles de comptines, des recettes de purée pour bébé, des références bibliographiques ou des citations. En majuscule, ce matin-là, tu recopies des conseils, tirés de ces nombreuses lectures dont nos amis jeunes parents, par solidarité, perversité ou esprit de revanche, nous ont abreuvés ces derniers mois : être parents est une tâche quotidienne difficile. Affrontez la situation avec humour. Ne vous compliquez pas la vie.
Tu te prépares. Tu nous prépares. Quand tu n’écris pas, tu dessines, couds, découpes, assembles. Toujours, tes mains s’occupent. Recyclant des chutes de tissus et des réglettes en bois, tu te lances dans la fabrication d’un mobile – quelques étoiles en suspens pour veiller, la nuit, au-dessus du futur berceau, quelques formes personnelles qui échapperont à la standardisation des cadeaux de listes de naissance. Je t’imagine, tout au long de la journée, entièrement absorbée par la tâche, concentrée sur un point de couture puis un autre – tes pensées au fil de l’aiguille comme un ennemi passé au fil de l’épée. Toujours, tes mains s’occupent de toi. Prennent soin de toi avec plus de bienveillance que tes pensées qui, à la manière d’un ciel d’orage, peuvent soudain tourmenter l’été de noir.
Quand je repense à cet été, à notre attente, je peux dire tout ce que tu as fait – en quoi, concrètement, tu as transformé cette attente –, mais je ne saurai jamais comment tu as attendu.

Deux mois plus tard, tu donneras la vie. Encore douze de plus et tu te donneras la mort. Terrible puissance du don – mais la mort ne se donne pas, tout juste se reçoit-elle.
L’ordinateur diffuse le film que tu ne regarderas plus. Sur l’écran, il ne me reste que les mots pour tenter de redessiner, en transparence, le reflet de ton visage. Je me contente de décrire. Et j’attends.



Lire un autre extrait

Voir le film L'Amour existe de Maurice Pialat (20 mn)

Revue de presse
> Lire un avis de lecteur de Benoît Reiss, auteur et co-directeur de Cheyne Éditeur (21/03/2018)
> Lire l'article de Ghislaine Antoine sur le blog Squirelito (25 mars 2018)

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