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Les collections > Fonds Proses

L'Étreinte en sa mémoireChristophe Bagonneau
L'Étreinte en sa mémoire
Prix : 25,00 € 23,75
Quantité :
EAN : 9782364180413
Format 14,5 x 20 centimètres
422 pages.
Couverture quadrichomie.
Reliure dos carré collé
Collection “ Fonds Prose ”
ISSN : 2259-6976
Dépôt légal 2e trimestre 2017
 

Biographie et bibliographie de l'auteur

 

Propos du livre

Écrit pour un jeune compagnon dont la capacité à se souvenir s’estompe, ce roman procède de la transfusion.

Deux hommes. L’un d’eux perd peu à peu la mémoire, le mal lentement l’enferme, l’isole de l’être aimé. Celui-ci, seul, impuissant, lutte avec l’oubli, donne voix à l’autre, s’accroche aux mots, écrit ce qui se perd. C’est dans ce parcours-là, à Taïwan, que nous entraîne M., retenu auprès d’un compagnon d’une autre culture que la sienne, et dont la maladie ravage le cerveau…
Introspection, richesse de l’analyse, beauté rendue des paysages, il faut s’y enfoncer, page après page, et plonger à son tour au cœur de ce récit que nous offre Christophe Bagonneau à travers une langue précise, souple et sensuelle, entièrement tendue vers l’expérience du sensible.

 

 

Extrait

Mais je sais aussi d’expérience qu’on se réveille parfois sans que nos facultés aient encore repris leur place et se soient d’elles-mêmes recalées, comme le lorgnon devant un œil, à cette distance que la nature lui impose, celle qu’il faut ménager en nous entre l’organe de perception et l’objet sur lequel notre mémoire fera rapidement basculer ce qu’elle sait de lui (son rang, les propriétés qu’il partage avec d’autres objets, ou bien les liens que nous entretenons avec ses formes)… instinctive mise au point qui nous fait reconnaître les choses non seulement pour ce qu’elles sont, mais aussi pour ce qu’elles furent vis-à-vis de nous-mêmes dans un passé plus ou moins proche, pour ce dont nous pouvons être sûrs enfin qu’elles seront encore demain. Je sais qu’on se réveille parfois, l’esprit embrouillé et lent, et qu’il faut alors lui laisser un peu de temps afin qu’il redépose autour de lui, à la bonne place, le nom et la qualité des êtres qui surgissent ainsi de la nuit sous le voile amoindri d’un relatif anonymat. On se réveille ainsi, après un sommeil trop lourd, pierreux, inertes et brièvement traversés par des songes où l’on rêve par paquets de secondes que nous sommes encore en train de dormir. On hésite alors un instant, on reste indécis sur la géographie du lieu où l’on se trouve, sur l’heure et l’identité des visages qui se penchent sur nous; il nous faut même certaines fois produire un effort presque surhumain pour être enfin capables de remettre sur notre “je” l’épaisseur et l’émotion qui pourront s’accorder sans la moindre fausse note avec ce “moi” (étrangement muet au réveil) que chacun porte en lui-même. Ce retour à la conscience empèse et engourdit quelques minutes, mais tout du long (quoiqu’avec la même résistance que l’eau, lorsqu’on tente de sortir de la mer en courant) cela se dirige cependant vers un but bien précis qui ne cesse de s’imposer à nous en augmentant peu à peu sa clarté, et en laissant sur la pointe de notre esprit le sens des choses marquer à nouveau ses contours de plus en plus nettement. De proche en proche, le lit redevient donc le lit, la chambre la chambre, la cour la cour, et au milieu de son aire, mon oncle qui ce jour-là étale la récolte de riz sous la frappe du soleil. Je sais tout ça, et j’ai eu l’expérience moi aussi de ces ébranlements mous au sortir des heures du sommeil. Ce n’est pourtant pas le souvenir de ces moments-là qui revient me hanter, mais celui de cette unique fois vers laquelle je ne peux m’incliner sans y voir la noire prophétie de ce qui pourrait bien me posséder un jour, à moins que ce ne soit la manifestation primitive et lointaine, le symptôme originel et vicieux, d’un mal qui resterait encore à diagnostiquer et à redéfinir. Je devais alors avoir trois ans, ou guère plus, car ma grand-mère vivait encore. Cela aurait dû être un matin comme tous les autres. Et je ne pensais à rien en effet tandis que je me réveillais, et que la lumière crue du dehors allait et revenait sur moi chaque fois qu’une silhouette grise passait de l’autre côté du mur devant la fenêtre. Je ne pensais à rien si ce n’est à ce soleil qui semblait vouloir me secouer sans bruit de ses mains tièdes, me pousser hors de ce qui avait été la nuit, me tirer malgré moi du lit qu’il croyait trop douillet et où je traînais encore, pour me rendre bientôt plus clairs et plus proches ces bruits dont la pièce, comme moi, se remplissait malgré elle. Après quoi, je fus enfin réveillé tout à fait. J’ouvrai les yeux, mais ce premier effort fut aussitôt suivi d’un immense cri d’horreur que je poussai malgré moi. C’était le hurlement de terreur de celui qui avait été enlevé dans la nuit et qui se réveillait ailleurs le matin suivant. Car je n’étais plus chez moi, et quoique je n’aie rien ressenti de cet enlèvement, j’étais obligé néanmoins d’en constater la réalité : j’avais bel et bien été transporté durant mon sommeil jusque dans un lieu étranger débordant d’objets qui n’étaient pas les miens et que je voyais donc pour la première fois (indifférents, acrimonieux et provocateurs), dans un lit dont je ne possédais pas l’odeur, dans un air moite où je ne reconnaissais aucun son, et où même le timbre des voix m’était infamilier. Car on avait accouru à l’appel de mes braillements, et on me regardait de partout avec des yeux injectés de surprise ; mais ce n’étaient autour de moi que des faces inconnues, hostiles peut-être, et dont je ne comprenais ni les mots ni la langue. On cherchait d’ailleurs à se saisir de moi en des étreintes jamais ressenties, dont je m’échappais non sans peine, en me cognant à toutes les portes et sur tous les meubles de cette maison d’étrangers. Les pièces s’accumulaient en effet les unes derrière les autres, se générant, se multipliant, se fécon­dant, s’entortillant sur elles-mêmes tel un labyrinthe dont j’essayais en vain d’inventer les passages, mais où j’étais toujours en retard d’un détour sur ceux qui cherchaient à me remettre la main dessus, et qui connaissaient ces lieux autrement mieux que moi. Moi, ce moi auquel dans ma fuite je n’avais eu guère le temps de penser, mais pour lequel (à vrai dire) il m’eut été difficile de préciser quoi que ce fût de son être : savais-je encore d’ailleurs, au milieu d’un tel mouvement de panique, que j’étais bien ce moi horrifié que je sentais sous la peau en train d’essayer de fuir… hurlant, ouvrant d’inutiles portes, rebroussant chemin sur d’innombrables impasses… jusqu’à ce que, apercevant enfin une lueur un peu plus vive que je prenais alors pour le dehors de ma prison et pour ma liberté, je bondisse comme un fauve, dans un dernier effort, vers cette tache de lumière où je pressentais que je pouvais être sauvé. Et c’est là, sur le perron et sur le seuil, prêt à les franchir sans regret, que j’ai entendu dans mon dos cette voix qui m’appelait par mon nom, ce nom un instant oublié que j’ai fini par reconnaître dans le timbre chaud et troublé de ma grand-mère : sa voix me le restituait, elle me rétrocédait à moi-même, et elle faisait derrière ce nom la réalité se redéverser en moi, mes yeux se décillant d’un coup, la pièce où je me trou­vais redevenant un lieu que j’aurais su désormais pointer sur la carte, c’est-à-dire un espace que je pouvais à nouveau appeler “chez-moi”, et où les visages faisaient maintenant tomber leurs masques anonymes, fixant sur moi leurs regards (inquiets certes, mais à nouveau familiers), parmi lesquels celui de ma grand-mère tremblait un peu plus fort que les autres, quoique je pusse le voir alors se remplir aussitôt, lumineux et rassuré, de la gloire de m’avoir sauvé, dont il pouvait seul se prévaloir.

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