1, montée du Portal - 06390 Coaraze
Accueil Recherche Votre panier Valider votre commande Conditions de vente Nous contacter
Les librairies partenaires
Votre compte client
Pour accéder à votre compte, veuillez vous identifier :
E-mail :
Mot de passe :
Pour recevoir notre lettre d'information
e-mail :
Vers le site Compoir du livre SPE

Approches critiques > Au fil des notes

Lire Joë Bousquet aujourd'huipar Alain Freixe
Prix : 0,00
Quantité :
 

(…) Vous devriez vous astreindre à lire, (…)
Lisez des livres qui vous apprennent à regarder et à observer.
Tout ce qui est humain vous appartient.

Joë Bousquet à Suzette ramon, Mercredi (juillet 1937)




Le libellé même, l’énoncé de notre rencontre m’a jeté dans l’embarras… J’ai été longtemps en difficulté… On ne sait jamais en quoi une difficulté est difficile…
Fallait-il prendre cet énoncé pour une invitation à mener une enquête au sujet de ce qu’il en est de lire Joë Bousquet aujourd’hui, à sa situation dans la poésie contemporaine, soit s’intéresser à sa situation dans l’édition : que trouve-t-on de lui ? Qu’est-ce qui est épuisé ? Qu’est-ce qui se vend encore le plus ? Qu’est-ce qu’il reste à publier ? Quels sont et où sont ces textes, ces correspondances…
Où alors fallait-il prendre cet énoncé pour une injonction : il faut lire Joë Bousquet aujourd’hui ! Mais aussitôt arrive l’autre question, celle du pourquoi, mais pourquoi donc faut-il lire
Joë Bousquet, quelles pouvaient bien être les raisons qui feraient de cette œuvre en charpie, en miettes, émiettée… en bribes… interminable – par delà sa mort en 1950, des textes nous parviennent encore, tardent à nous parvenir… ne nous parviendront peut-être jamais…  – un ramas de textes à lire… et à lire « aujourd’hui » dit le libellé !
Mais quel est donc cet aujourd’hui… s’il n’est pas cette actualité, « notre ennemi le plus sournois » disait René Char,…  tout entière aux mains du culturel, cette industrie que l’argent-roi a ravalé au rang de fourre-tout à produits de simple consommation selon les modèles garantis par les pourcentages. S’il est tout au contraire ce présent qui existe à peine tant il est le fond de ce qui est, soit cela qui se dérobe sans cesse et dont les poètes assurent la charge d’impossible… car l’échec est au bout… faire une image, saisir l’essence du visible, de ce qui est, et comme tel ne peut manquer de venir, ce qui toujours vient.
Force nous est d’en convenir : un échec passe sur les œuvres de notre temps. Il est celui de tout art en nos « temps de détresse ». Ce n’est pas l’échec de tel ou tel. Celui de
Joë Bousquet, aujourd’hui. La poésie n’est pas un art qui échoue, c’est un art échoué. Désormais, aucune illusion n’est plus possible. Porter l’écriture comme un art de l’impossible, porter ces mots terribles de Joseph Conrad : Non, c’est impossible : il est impossible de communiquer la sensation vivante d’aucune époque donnée de son existence, ce qui fait sa vérité, son sens, sa subtile et pénétrante essence. C’est impossible. Nous vivons comme nous rêvons, seuls.
Un échec passe sur les œuvres de la modernité depuis que manque l’image, la « grande image » dont on (Lao-Tseu) pouvait dire qu’à partir d’elle, on pouvait être du monde, le parcourir, en étant en accord, en harmonie avec les choses et les êtres du monde.


*



Et c’est une telle œuvre qu’il nous faudrait lire ?
Eh bien, oui ! Tant il s’agit d’une œuvre qui prend place au côté de celles de ces ces « horribles travailleurs » dont Arthur Rimbaud prophétisait la venue. Tous, êtres-de-poésie qui furent la chair de leur chant, qui pesèrent, qui menèrent « une entreprise de vérité dont les hommes qu’ils furent ont été le gage », qui vécurent en vérité la vie littéraire.
Ces êtres pour qui écrire comme Kafka le note dans son journal à la date du 27 janvier 1922, « c’est sauter en dehors du rang des meurtriers ».
Qui sont-ils donc ces assassins dont il faudrait se séparer ?
Rien d’autre que ceux qui restent dans le rang, qui suivent le cours habituel du monde, qui répètent et recommencent la mauvaise vie telle qu’elle est… Tels sont ces « maudits de la littérature » que dénonce
Joë Bousquet qui « font servir le langage du cœur à habiller des aïeux empaillés », ces « faiseurs de récit » qui offrent aux hommes la littérature comme valeur de remplacement, histoire de les aider à supporter la vie, comme ceux du « there is no alternative », ce sont les mêmes, ils assassinent le possible, tout ce qui pourrait rompre, commencer, changer.
Ecrire, c’est se jeter à côté, c’est mettre en soi mais aussi entre soi et le monde habituel, la distance d’un saut – « être du bond, n’être pas du festin, son épilogue » disait René Char – . Sauter, c’est un acte, un acte de pensée, une rupture, ce qu’ailleurs et dans et pour d’autres circonstances j’ai appelé « une tourne », ce qui suppose toujours un point d’appui. Pour
Joë Bousquet, ce fut le retour de la blessure le 3 septembre 39 qui le ramènera auprès des portes de la mort - la moelle s’étant remise à saigner – et donc à revivre les affres de celle du 27 mai 1918.

Si elle est l’œuvre de la nuit selon la belle analyse de Jérôme Thélot alors que la littérature relève de l’ordre des discours, soit du jour ; si la poésie n’est pas simple monnaie d’échange ; si elle ne se laisse pas enfermer dans le cadre d’une profession littéraire ; si elle est « extériorisation littéraire de l’expérience » par laquelle un homme a fait « avec sa propre vie un instrument pour explorer la vie collective », l’œuvre de JB demeure exemplaire.
Et nous avons besoin d’exemples !

On insiste souvent sur l’obscurité des écrits de
Joë Bousquet, sur son illisibilité – lui-même n’hésite pas à avouer cela – mais que voulez-vous tous ceux qui insistent sur cette pénombre qui règne dans les écrits de Joë Bousquet insistent souvent aussi sur la fascination qu’exerce son écriture.
Essayons de cerner quelque peu cette clarté seconde.
Tout se passe comme s’il s’agissait d’une obscurité rayonnante, la même que celle dont parle Pierre Reverdy à propos de sa lecture de Rimbaud. Ainsi s’étonne-t-il « d’avoir reçu le choc de la lumière d’une œuvre qui du premier abord me parut encore plus obscure que tout ce que je pouvais sentir d’obscur en moi-même » Reverdy qui avoue ne pas avoir discerner dans l’œuvre de Rimbaud les moyens littéraires dont elle est si riche mais être « aller droit à ce qu’elle contenait de substance, ne l’atteignant cependant que dans la plus éblouissante obscurité. »
De même JB… vivre alors nous devient moins opaque, on se met à y voir plus clair dans le noir, le monde se réenchante. Cette obscurité rayonnante, cette lucidité seconde on la doit aux phrases d’un autre. Et cette prose en action est poésie, « cœur de feu de la prose » écrit
Joë Bousquet. On lit et une voix parle, une voix d’encre.
La voix dit avec « des mots savoureux, comme des galets dans le torrent, des nœuds de liane serrés comme des poings, des écharpes amplement dénouées dans le vent comme des plages », elle dit « la terre à fleur de peau, la joue creuse du ciel et l’éclat de la chair pour l’œil et le désir dans une déchirure. » elle dit qu’il est possible de naître, que mot après mot on peut devenir, qu’on peut incarner cette invention, soi même, au terme de la traversée.

S’il n’y a pas d’épreuve imméritée, si nous est advenu ce qui devait nous advenir, si cela attendait… alors rencontrer tel ou tel écrit puis tous ou presque les écrits de
Joë Bousquet est soumis à quelque élection renvoyant à quelque nécessité.
Telle est la thèse que j’aimerais défendre aujourd’hui.
Dès lors, lire
Joë Bousquet, c’est d’abord être appelé par lui. Comment comprendre ? Joë Bousquet a toujours eu le sens d’autrui, il disait : « on n’écrit pas pour apparaître aux hommes, mais pour faire apparaître en eux sa pensée » ou encore « la parole n’est tout à fait vivante qu’autant qu’elle invente quelqu’un pour lui répondre. » (Le mal d’enfance) On le voit, « l’acte d’écrire est invention d’un interlocuteur » (Le meneur de lune). Le mot est lâché ! l’interlocuteur… !!! C’est ce même mot qui fait titre chez Mandelstam pour son article paru en URSS en 1928 et repris dans le n° 4 de la revue L’éphémère en 1967.
L’interlocuteur, c’est l’autre, le destinataire inconnu tant il est vrai qu’on n’écrit pas pour quelqu’un, pour un connu car sinon, dit Mandelstam, « on coupe les ailes au vers, le prive d’air, d’élan. Si l’on s’adresse au connu, on ne peut exprimer que du connu. » Là est toute la différence entre poésie et littérature selon le poète russe : « l’homme de lettres s’adresse toujours à un auditeur concret, à un vivant représentant son époque (…) la poésie, c’est tout autre chose. Le poète est seulement lié à un interlocuteur providentiel. »
Les lecteurs de
Joë Bousquet sont tels.
Le destinataire providentiel inconnu du poète est inconnaissable. Souvenons-nous d’Alfred de Vigny, de son poème – Testament de 1853, La bouteille à la mer ou mieux de ce qu’il dit dans son journal dès 1842 : « Un livre est une bouteille jetée en pleine mer, sur laquelle il faut coller une étiquette : attrape qui peut ! »
C’est cette métaphore que reprend Mandelstam, mais il en inverse, retourne le geste. Il centre l’attention non plus sur le geste du lanceur mais sur celui du récepteur. Il magnifie la force du lien qui se crée à l’occasion de cette lecture, qui est rencontre, reconnaissance entre le poète et son lecteur, destinataire providentiel. Il écrira : (…) La lettre cachetée dans la bouteille est adressée à celui qui la trouve. Je l’ai trouvée. J’en suis donc le destinataire secret.
C’est là la relation qui liera Paul Celan à Ossip Mandelstam. Le poète ici est tout à la fois celui qui adresse aux autres son œuvre et celui plus important encore qui reçoit et découvre… Le lecteur devient comme le double du poète. Celan se vivra comme le destinataire de Mandelstam : « Le poème est seul. Il est seul et en chemin. Celui qui l’écrit lui est simplement donné pour la route. Mais pour cela même ne voit-on pas que le poème déjà ici, se tient dans la rencontre – dans le secret de la rencontre. ».
Ecoutons Mandelstam parlant du poète Baratynski – ne pourrions-nous pas dire la même chose lisant
Joë Bousquet ? – à propos de la charge émotionnelle provoquée par la rencontre : Lisant ces vers (…) j’éprouve le même sentiment que s’il m’était tombé une bouteille entre les mains. De toute la puissance des éléments, l’océan lui a porté secours, l’a aidée à remplir sa mission, et celui qui la découvre est pénétré du sens du providentiel (…) pas plus la lettre que les vers ne s’adressent à quelqu’un de particulier. Néanmoins l’un comme l’autre ont un destinataire : pour la lettre, celui qui aura remarqué par hasard la bouteille dans le sable ; pour les vers, le « lecteur de la postérité ». Or, qui donc, je vous le demande, tombant sur ces vers de Baratynski, ne sursauterait et frémirait de joie comme s’il s’entendait appeler par son nom.
Il y a un mystère de la destination, c’est une interpellation : le lecteur « appelé par son nom » est requis personnellement. Le destinataire n’est pas tant celui qui reconnaît le message poétique – ici est la source entre les deux lecteurs de
Joë Bousquet : les universitaires et les autres/les poètes – que celui qui est reconnu, hélé par le poète-source. Il y a dans la lecture-amie alors une force suractive qui participe de la création poétique en elle-même. La bouteille à la mer n’est pas un legs dont on peut hériter passivement : Ce qui compte en poésie, c’est la compréhension active, c’est l’interprétation et non la passivité, la répétition, la paraphrase (…). Le lecteur-ami exécute joyeusement l’ordre qu’il reçoit du poème, il prolonge le geste du poète, il l’accomplit : prends pour ta joie dans le creux de mes paumes / un peu de soleil et un peu de miel - / tel est le vœu des abeilles de Perséphone.
Le destinataire ainsi interpelé partage l’effervescence d’une création commune, effectuée au risque de la mort, qui attend les abeilles éloignées de la ruche.

La poésie exigea tout de
Joë Bousquet, celui-ci voulut tout ce qu’elle exigea !
Ecrire pour « faire œuvre de vie » et « rendre l’homme à lui-même ». alors surtout ne rien ajouter – cela finirait par peser ! – pas même agrandir son âme, à peine la rendre plus transparente, plus présente à elle-même, rendre caducs les écrits qui ne sont enfantés que par des écrits. Et donc enlever, ôter, soustraire, raboter, limer, reconnaître et dénouer les résistances qui empêchent l’homme de « descendre en lui-même où est la source des choses », reconnaître et tuer l’idiot en nous qui, recroquevillé dans l’idée de sa mort, cette niche noire où nous nous aveuglons de servitude. Détruire, déblayer des gravats, plâtras bientôt poussières et fumées dans le soleil. Illusions dissipées. JB est l’homme d’une nuit où « il ne fait jamais assez noir » et qui cherche « un lieu nommé matin » (Emilie Dickinson) : « J’aurai voulu, écrit-il, faire servir la poésie à chercher l’aurore », soit ce moment où si ce n’est plus la nuit, ce n’est pas encore le jour, moment d’entre-deux où « la vérité peut à chaque instant se manifester clairement ». Ce moment serait celui du réel, de son surgissement à l’horizon d’une âme et de la poésie, ses chemins d’accès, ses acheminements « vers certains sommets que la réalité quotidienne est seule en mesure de nous découvrir ».
On l’oublie trop souvent, du moins ne le dit-on pas assez souvent, selon moi,
Joë Bousquet est l’homme d’une terre aimée : « j’aime la pluie, l’odeur du vent dans les arbres qui sentent l’hiver, les choses que l’on ne voit qu’une fois », terre où choses et êtres ne sont que les passants. Cette belle et poignante fragilité Joë Bousquet l’accueille, la porte et l’accompagne dans la durée. C’est là le travail d’amour des « yeux du jour ».
Auparavant, il aura fallu aller jusqu’à eux et mettre au monde ce regard capable de voir le monde dans cette dimension où il semble toujours devancer dans ce qui passe les souffles qui vont l’emporter au large de lui-même. Là où loin de se perdre et de sombrer, il puise assez de forces pour revenir ici où, dans ses feux tournants, il est la vie même. La vie battante.
Ainsi les livres de
Joë Bousquet prennent place aux côtés de ceux qu’il conseillait à Suzette Ramon de lire, livres qui nous apprennent à regarder, où le regard devient lumière pour le cœur.
Et en effet, tout est affaire de regard !
Du réel qui s’écrit dans le monde, rien n’est voilé que nous ne voilions. Nous sommes les gardiens des voiles. C’est nous qui habillons le monde de notre épouvante, ce fruit de notre exil. Si le réel nous échappe, c’est parce que nous n’habitons pas notre regard mais une demeure étrange/étrangère, préparée par une raison-architecte, grande bâtisseuse de casier où ranger les effigies des choses, soit leurs représentations, ces simulacres d’identités bien déterminées, entrant dans un système organisé, d’où ils reçoivent leur sens, soit ce qui offre prise, dans n’importe quelle quête au savoir de celui qui la mène. JB ne cessera de dénoncer ce culte de la raison – cet « exil de l’être » - qui par le biais d’un regard intelligent, poursuivant son train de vache maigre, fane les choses. Au soleil, il opposera un « soleil souterrain » ; au noir, un « noir de source ».
C’est cette vertu de dé-liaison, de dé-location que
Joë Bousquet ne cessera de vanter. Elle nous dé-porte. Nous porte à côté. Suffisamment loin. Et nous laisse suspendus, là, à retenir notre haleine en présence des choses. Tout savoir oublié. Ouverts. Choses rejetées même hors de leurs traces, ces traits matériels par lesquels elles s’offrent à nous.
Cette vertu de dé-tachement, d’é-loignement vers le non-savoir, l’in-connaissance, JB ne cessera de la pratiquer. Elle nous arrache au ton sans ton du monde de nos fatigues. Elle nous jette hors de cette tension molle de la corde des jours où tout prend sens – la signification recouvrant, étouffant la trace – c’est elle qui nous met dans le ton. Cette mise dans le ton est ex-cavation. Trou qui aspire tout le monde extérieur et jusqu’à notre « moi phénoménal » qui s’agitait sur les bords.
Cela s’appelle voir. Mieux, être vu !
Ainsi ce dé-centrement me rejette loin de cette réalité du monde qui n’est en fait que la réalité de notre moi illusoire transporté dans les choses. C’est donc loin de nous-mêmes que nous voilà portés. Confiés à l’entre-deux des bras de « l’ange blanc de la distance » et comme évadés de la prison du temps, de l’espace et des causes qui créaient la vie où nous avancions comme à rebours. C’est depuis ce fonds, ce « cœur étrange du lointain », selon l’expression de Maurice Blanchot, que s’ouvrent « les yeux du jour».
Ces yeux d’avant le savoir ne s’éveillent à eux-mêmes, à leur propre capacité à voir que pris sous l’autre regard, celui du ton des choses, des êtres et des faits tels qu’ils nous arrivent, cet ineffable dont l’être ne dépend de rien d’autre que de lui-même et qui impose la hauteur de sa note. Me voyant, il accouche au flanc le plus sombre de ma chair de ces « yeux » qui seront dits « du jour » par
Joë Bousquet.
Etre ainsi dans le ton, c’est ne plus voir notre regard se former dans nos yeux, comme il en va quand tout va – mal ? – mais bien dans ce qu’il regarde, dans ce ton qui vibre, rayonne et se donne à entendre. Alors regarder, c’est écouter ! JB ne cessera de répéter cela dans son évangile du « Roi su sel ».

Lire
Joë Bousquet aujourd’hui, pour moi, c’est retrouver cela que j’appelle « muser » afin d’évoquer cet autre mode du penser qui compose à l’ombre de notre être, sous la lumière levée depuis sa chair, un savoir insu, à partir de quoi par exemple pour nous, écrire devient possible (Cf. Edmond Jabès). Ecoutons Joë Bousquet : « Décrire un objet, je n’y pense pas, je me mets devant lui jusqu’à ce que ce ne soit pas moi qui le regarde mais que ce soit lui qui me voit, qui invente dans mes yeux l’image de lui qui m’endormirait à ses pieds. »
Dormir soit muser, entrer dans une autre modalité de la veille – on trouve aussi le nom de « dorveille » pour qualifier cet état qui dit mieux que « rêverie » ce qu’il en est (Cf. rousseau et ses « rêveries du promeneur solitaire ») – entrer dans un autre mode du penser.
Joë Bousquet dit bien de ces moments où om était alors regardé qu’ils étaient moments où « librement détaché de (lui-même) et des conditions de l’existence », il se sentait « entièrement purifié, quitte de tout » et que là, enfin, « il pensait vraiment », comme si la pensée cessant d’être en lui ; c’était lui qui était passé du côté de sa pensée.
Cela n’étonnera pas ceux qui, retournant au XII siècle, à Chrétien de Troyes, se souviendront de Perceval le gallois – Ce Perceval qu’aimait tant notre ami Gaston Puel – qui, appuyé sur sa lance, au beau milieu d’une prairie enneigée, face à trois gouttes de sang abandonnées par une oie sauvage qu’un faucon avait blessé, semblait dormir alors qu’il musait et pensait tant qu’il s’oubliait lui-même, comme l’écrit Chrétien de Troyes. Pas plus que cela n’étonnera ceux qui tirant encore un peu plus amont jusqu’à une des sources de la lyrique occitane évoqueront la figure du comte de Poitiers quand liant la création poétique à cette remontée d’un fond obscur, il écrivait : « je ferai un vers de pur néant / il ne sera de moi ni des autres / ni d’amour ni de jeunesse, / ni de rien d’autre, : car d’abord il fut trouvé en dormant / sur un cheval » (Chanson IV, strophe I, vers 1 à 6).
Nous apprenant à regarder, la parole de
Joë Bousquet est apte à faire parler la vie. Cette parole alors est poésie, « langue naturelle de ce que nous sommes sans le savoir » dont les écrits qui la portent sont alors « inauguration de ce qui est dans l’initiation à ce que nous sommes ».

*
Parce que « les limites de notre être sont des limites intérieures », parce que « l’homme est une lampe dont la flamme est tombée à l’intérieur », les livres de
Joë Bousquet, dans leur écriture plurielle : romans, poèmes, contes, essais, journaliers, correspondances…sont écrits avec un feu étranger au temps. Ils éclaireront toujours ceux qui le liront avec amour, ceux qui font confiance au toucher de la voix qui les a appelés. Elle dit : ne me touche pas, ne fait pas main basse sur moi, ne m’habille pas de vieilleries poétiques car c’est moi qui te touche et te vêt ! Laisse-moi m’éloigner, partir dans ces phrases qui ne mènent nulle part, dans ces écritures multiples, m’y perdre…Abandonne-toi à cette présence qui s’en va, à cette clarté seconde et qui vacille qui n’est rien d’autre qu’obscurité rayonnante …Parie donc pour la nuit qui précède et suit ces éclairs de durée dont ces écrits sont zébrés/éclairés !


Alain Freixe



Annexe 1 :
On écrit pour orienter son inspiration et l’arracher aux conditions de l’écriture (…) et je cherchais l’anneau de vérité qui rend les mots invisibles dans les phrases ; celles que l’on ne comprend que quand on a le cœur à les entendre. JB, Le meneur de lune

J’aurai voulu n’écrire que pour libérer l’homme de l’absurde désir de lire des histoires. JB

Il ne s’agit ni de poèmes, ni de proses mais de présences. JB, Langage entier

Site e-commerce par Raynette.