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Approches critiques > Au fil des notes

L'Année de l'éveilCharles Juliet
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Note d'Yves Ughes pour le site de l'Amourier

éditions Gallimard / Folio Plus Classiques
 

Une lecture de surface pourrait laisser croire qu’il s’agit d’un récit classique, un roman autobiographique conçu et réalisé dans les canons habituels du genre. On se rend rapidement compte qu’il n’en est rien : sous la surface des faits racontés les plaques tectoniques des mots et des phrases bougent en permanence, et créent un mouvement permanent à la surface des pages.

Un adolescent venu d’un pays à vaches débarque dans une école militaire près d’Aix-en-Provence. Le décor est planté, avec hargne et ressentiment :

Pendant deux heures, transi, l’estomac creux, aux prises avec une mauvaise humeur qui va croissant, je remâche tous les motifs que j’ai de détester la Provence. Car il est vrai que je la déteste. Pour une bonne raison que tout, ici, est détestable : l’accent des gens, ces collines couvertes de garrigue et que ne produisent rien, ces pins aux troncs convulsés, ces arbres rabougris, ces épineux qui vous griffent les jambes, et en été, ce ciel monotone, ce soleil de feu, ces chaleurs harassantes.

En ce lieu s’écouleront douze mois, longs mois faits de cours, de brimades, de violences subies et intériorisés, de révolte et d’affrontements, ce  sera L’Année de l’éveil. Avec la caserne comme caisse de résonance. Les murs enferment les êtres et les font fermenter, mais quand ils enserrent de la sorte se tracent toujours des passages. S’éveiller à la vie revient à dépasser l’obstacle, soit par une porte, soit en le faisant, le mur. 

Le narrateur se prend d’amitié pour son chef, amateur de boxe, installé dans une maison hors de la caserne. En fin de semaine, il peut franchir le seuil militaire, sous cette haute protection. Invité hebdomadaire privilégié, il ne va tarder à découvrir ce que se noue entre la femme du gradé et lui-même. L’éveil sensuel sera éclatant.

Aussi, sur la colline, à peine a-t-elle mordillé mon oreille, mon cou, qu’elle peut aussitôt se dénuder et fougueusement s’empaler. Alors nous devenons proie d’un double brasier, tout se met à tanguer, et les petites cris qu’elle pousse m’emplisse d’épouvante. Je lutte contre la tornade, m’efforce de rester aux aguets. Tant de choses obscures se déchaînent en moi que je crains d’être disloqué, anéanti, et pour n’être pas précipité au d’un gouffre d’où je ne saurais remonter, je m’oblige à maintenir mon regard sur la montagne Sainte-Victoire. La vue de son énorme masse grise toute proche derrière les pins m’aide à ne pas perdre pied.

Splendeurs et vertiges, émerveillements sensuels et culpabilité. Retour entre les murs. Il advient même qu’ils soient  plus épais  encore et c’est le cachot, pendant quinze jours. La chute dans l’obscur, la descente dans ses propres ténèbres. Le corps se défait, les pantalons ne tiennent plus, ne sont plus retenus par les hanches, les plats sont charançonnés. Un œilleton pour seul lien avec le monde. Polyphème triomphant. Le sursaut nécessaire à toute recomposition viendra de l’écriture soudain, à peine l’envie m’en est-elle venue, je décide de graver ces phrases dans le bois du bac-flanc
*.

Dix neufs lattes, douze fragments.

Le cours du récit dès lors se brise, la narration est mise en abyme avec la création d’un texte poétique conquis à coups de canif, dans la pénombre. Ensuite, satisfait, je m’allonge et j’éprouve de la joie à me savoir étendu sur ces mots où gît le secret de mon enfance. Il me vient même le désir saugrenu qu’ils se gravent dans ma chair, y impriment un tatouage qui ne serait visible que par moi seul.

Ainsi se déroule l’écriture de Charles Juliet, faite de longues plages blanches, puis de contorsions, de nœuds douloureux qui toujours se défont dans l’ampleur de la phrase conquise. Le temps parfois exerce sa tyrannie au ralenti, l’espace se réduit puis se dilate. Les prises de conscience sont marquées par une maturation lente ou bien par de brusques revirements de points de vue, comme lorsque le narrateur découvre que son chef est une brute épaisse, frappant sa femme.

Une conscience avance dans le chaos. Et certaines pages se congestionnent, connaissent un afflux de sang noir. Là encore le cours de l’écriture libère, fait céder les digues :

Trop de questions me taraudent. Des questions concernant le sens de la vie, ma destinée, mes études, l’amour qu’elle me porte, ce qu’elle et moi deviendrons, mon chef, la boxe, mon enfance, ma mort peut-être proche, les camps de concentration, la cruauté dont l’homme est capable, l’immensité de cet univers qui n’est qu’énigme et où je me sens si seul.

Ce livre est un pas, à la fois enchanteur et saccadé. Il incite à en faire d’autres dans l’œuvre de Charles Juliet, notamment à parcourir son journal, tenu depuis 1957 et  dont le dernier volume vient de paraître, avec un  titre révélateur Apaisement. Découvrir une œuvre dans sa continuité est un vrai bonheur dans ce siècle de dispersion et d’éparpillement.

Et la ligne de force de cet auteur se trouve dans les mots qu’il confie au dernier numéro du Matricule des Anges* quand il affirme :
J’ai toujours voulu, par l’écriture, relier. Créer des liens entre l’homme et la nature, entre les hommes eux-mêmes.
 
Affaire à suivre donc.
Textes à lire.

* Poème écrit sur les lattes du bac-flanc :

L’ENFANT QUE LE PÈRE
A CHASSÉ
N’A PLUS DE ROUTES

LÀ-BAS
LOIN DANS LA MONTAGNE
DU FOND DE SA TOMBE
LA MÈRE APPELLE

INLASSABLEMENT
DE SA BOUCHE ECRASÉE
LE FILS LA SUPPLIE
D’ACCORDER ENFIN
SON PARDON

* Le Matricule des Anges. N° 149. janvier 2014
Un excellent dossier sur Charles Juliet.


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