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Les Feuilletons de l'Amourier > Feuilletons de Patrick Da Silva: Anté

Anté - Des dépouillements13/01/2013
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Des dépouillements


Nous envisagions nos dieux en toutes choses ; c'est que nous les éprouvions inouïs, autant qu'indéchiffrables et nous à leur merci ; c'est que nous les connaissions irrépressibles, voraces, crédules et enfantins ; c'est que nous nous savions tout entiers – et nos usages, et nos manières – gagnés sur leurs foucades, poussés à couvert de leur réplétion, sous leur inadvertance, leur éblouissement.
Dans notre vie commune – qu'ainsi nous leur avions distraite – nous redoutions plus que tout l'irruption de nos dieux et, afin de nous en prémunir, chacun disposait de sorte que – sauf funeste infortune dont il convenait que le royaume entier se purifiât – nul ne naquît et nul ne mourût au sein de nos cités.
Dès que le fait lui était manifeste chaque femme fécondée se rendait dans un temple requérir un dévot afin qu'il procédât sur elle aux rites propitiatoires. Celui-ci ou un autre ou une autre au gré de leurs loisirs allait suivre le cours de sa gestation, lui prescrire, le cas échéant, les médications judicieuses, les repas, les rituels opportuns ; celui-ci ou celle-la, le temps advenu, l'accompagnerait dans sa répudiation.
Le terme approchant – mais avant toutefois qu'elle n'en éprouvât les signes avant-coureurs – chacune en cet état se devait – afin d'épargner aux humains les périls de son commerce – de trouver refuge dans le séjour des bêtes.
Elle partait donc ; elle n'emportait – lacée sur son dos par une cordelette – qu'une large fourrure enveloppant un vêtement propre et les langes en peau de bête dont – s'il s'avérait appelé à devenir un homme – on envelopperait le nouveau-né ; avant de gagner la forêt elle passait par un temple afin qu'un dévot la suivît ; il officierait à sa délivrance ainsi que pour l'enfant à son dépouillement.
Autant que faire se peut, ils devaient s'éloigner d'au moins un jour de marche. Ils suivaient les pistes conduisant aux rivières ou aux lacs ; sur la berge, le dévot choisissait un endroit propice et ensemble ils bâtissaient la hutte. Ils tressaient une armature de branchages qu'ils recouvraient de feuilles, de mousse, de terre, de neige, au gré de la saison. Devant l'entrée ils disposaient un foyer où cuisiner leurs repas et faire blanchir les pierres qui chaufferaient la hutte. Ils demeuraient ainsi jusqu'à la mise bas.
Le dévot y assistait la femme, si besoin en était avant tout autre souci il lui portait secours ; au tombé de ses cuisses, il recueillait avec les eaux le survenu ; s'il était vivant, s'accoutumait à l'air et ne portait sur lui aucune marque sinistre, il le dépouillait de son enveloppe placentaire qu'avec les eaux il restituait à la rivière ; il le langeait de fourrure, le posait sur le ventre de la femme qui devenait sa mère en en faisant un nourrisson ; sinon, il le ré enfouissait dans sa première dépouille et, ainsi reconstitué, avec les eaux, il le rendait aux eaux.
Il en allait de même à l'autre extrémité.
Lorsque l'un d'entre nous – enfant, homme libre ou esclave – se trouvait affligé, les dévots requis usaient de toute leur science et de leur art pour percer le mal, en venir à bout, pour le moins le tenir en respect. Cependant, si l'affliction s'avérait irrémédiable, s'ils discernaient en elle l'haleine de la mort et autour du lit son ombre prédatrice, jubilante déjà, alors ils en instruisaient le malade, récitaient sur lui les formules adéquates et ils rentraient au temple.
Deux ou trois ou quatre – selon l'état du mourant et s'il pouvait ou non marcher – revenaient le matin suivant ; ils l'emmenaient avec eux ou l'emportaient, sur une civière s'il le fallait. L'écartant de la cité, ils refaisaient avec lui le chemin des parturientes.
Rendus prés de l'eau, ils choisissaient une hutte de gésine, la restauraient si nécessaire ainsi que le foyer ; ils allumaient le feu, mettaient des pierres à chauffer. Un ou deux s'en retournaient. Deux restaient avec le mourant jusqu'à sa délivrance ; si celle-ci tardait de trop avec trop de souffrance ils savaient la hâter.
Le souffle rendu, restait la dépouille, ils l'apprêtaient aussi pour sa restitution.
Après qu'ils eussent détruit la hutte et le foyer, dispersé les cendres, les dévots étendaient le corps inanimé à même la terre, lui ôtaient tous ses vêtements. Ils le lavaient avec soin, à l'aide d'une petite hache ils lui ouvraient le crâne ; certes, c'était afin qu'aucune image, aucune pensée, aucun émoi, aucune envie n'y reste emprisonné mais également pour soustraire la cervelle à la voracité des charognards, la réserver pour le festin funèbre.
Cela accompli les dévots s'en retournaient ; ils attendaient une année entière avant de revenir. Ils rassemblaient les os qu'ils retrouvaient dans les parages, les réduisaient en une poudre qu'ils répandaient sur la rivière.

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