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Approches critiques > Au fil des notes

Croquis-DémolitionPatricia Cottron Daubigné
Prix : 0,00
Quantité :
Éditions de La Différence, 2011
Note d'Alain Freixe
 

Non, je n’étais pas sous un autre ciel,
protégée sous une aile étrangère ;
j’étais alors avec mon peuple,
là où il était pour son malheur

Anna Akhmatova, Requiem

Il est des faits que les temps que nous vivons – toujours plus sombres, non ? – lorsqu’ils surviennent et nous touchent prennent alors l’aspect d’une apocalypse . Tant qu’ils n’étaient que des  mots : chômage, délocalisation, mépris, humiliation… leur violence passait au large dans les brumes des jours. Et puis soudain tout devient clair. Et le malheur brille de toutes ses dents dont la pointe nous déchire alors.

C’est alors qu’il nous faut trouver des mots, leur mise en rythme pour dire le désastre apporté par les jours que nous font les voyous déguisés en industriels. Patricia Cottron-Daubigné s’y essaie et y réussi dans ces Croquis-Démolitions. Proche des ouvriers de l’usine KSF par la géographie et le cœur, elle a vécu la tristesse, la honte de ceux qui « sont restés silencieux, en bleu de travail, dans les odeurs d’huiles et de dissolvants, avec des envies de pleurer ».

Où les trouver les mots, quels noms donner qui répliquent, qui fassent reprise de volée à « la violence de l’argent, du gain, du profit », à son cynisme quand les hommes se plient aux chiffres « 40heures par semaine, et travail le samedi, KSF, 46 000 000 euros de bénéfice en 6 mois et 380 licenciés et 200 déjà 2 ans auparavant ». À la violence même du lieu de travail, « du bruit et de l’enchevêtrement de métal et de l’odeur des liquides qui giclent partout et puent ». À la violence du travail quotidien dans « le gueuloir énorme des machines » – « 50 mètres de machines, on appelait ça une ligne » . À la violence de l’attente, celle des longs mois de lutte dans le brouillard des nouvelles parcellaires et contradictoires, celle du dépeçage petit à petit « 3 mois sans les noms » et puis « les noms les uns après les autres, on comprenait pas. Ça dégommait. Un vrai ball-trap. », avant que « la pelleteuse (vienne creuser) un énorme trou dans la pelouse, devant l’entrée des bâtiments », avant que n’ait lieu l’étrange danse macabre des ouvriers venant (jeter) leur bleu dans le feu » pour « oublier KSF ».

Oui, c’est un bien terrible livre qu’a écrit Patricia Cottron-Daubigné. Parler dans la colère, ce n’est pas seulement être en colère et lâcher des mots que porterait la colère, c’est s’ouvrir à cette colère de telle façon que ce soit elle qui fasse irruption dans les pages du livre, dans ses expressions embarrassées, ses syncopes, ses reprises, ses silences… Il fallait des « démolitions » du discours, ces coups portés à la langue apprise – celle-la même de ceux qui vous expliquent pourquoi il faut tout perdre – au récit, à sa logique. La culture est toujours le lieu du politique – Il l’oublie ! Voyez ces jours de campagne présidentielle déjà ouverte – la poésie définit un territoire de résistance. Il fallait cette prise en charge par un poète – et PCD l’est – il fallait cette écriture pour porter en terre d’oubli ces jours de lutte et dégager par là même un territoire de résistance à partir des traces d’un monde dont la voix économiste détruit dans le mépris les hommes.

KSF est désormais à Sopoh-Bulgarie, délocalisée, on dit et PCD écrit : « le roulement tourne, ce sera où demain, quelle misère plus noire auront-ils créée pour mieux l’user et nous aussi avec nos piscines et nos plus belles voitures que ».

Il y a dans le tremblé doux de la voix de Patricia Cottron-Daubigné comme un abri offert aux révoltes à venir jusqu’à ce qu’enfin « l’homme compte pour homme » ainsi que le disait Henri Michaux et que « piétiné comme une route », il cesse enfin de « servir » à ceux qui passent, « fermes et sûrs » avec au bout de leurs laisses invisibles, court tenues, tous les chiens à gueule de néant de l’enfer terrestre pour un ailleurs où ils seront plus terribles encore.

Je suis sûr que lisant Croquis-Démolition de Patricia Cottron-Daubigné « quelque chose comme un sourire (sera) passé sur ce qui autrefois avait été un visage » selon les mots d’Anna Akhamatova qui dans l’avant-propos de son Requiem parlait d’une de ces femmes qui faisaient la queue devant la prison d’une ville qui s’appelait alors Leningrad « dans les terribles années de la tyrannie de Iéjov ». Car, oui, PCD a su « décrire », nommer, évoquer cela, le malheur terriblement simple des humiliés. Et si ce ne sont des pleurs, ce sont des larmes qui tombent en nous. Sur ce qui reste d’âme tant par les temps qui sont les nôtres cet espace de langue est menacé d’asphyxie.

Alain Freixe

 

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