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Approches critiques > Au fil des notes

Fragments d'un corps incertainJean-Marie Barnaud
Prix : 0,00
Quantité :
Cheyne éditeur, 2009, prix Apollinaire 2010

Note d'Alain Freixe
 

Vivre et écrire, écrire et vivre... et... et... c'est la boucle ! On sait que c'est dans cette spirale que se tient la belle querelle de Jean-Marie Barnaud : comment parler de sa vie ? se demande-t-il dans son dernier livre publié chez Cheyne éditeur. Non qu'il faille épancher un moi toujours envahissant mais bien incliner mots, images et formes à partir de « l'angle d'incidence particulière de son existence » selon les mots de Paul Celan. Comment parler de sa vie quand c'est au poème que l'on se confie, à l'idée pratique que l'on s'en est faite, chemin faisant, de livre en livre - ici, le onzième dans la collection verte de Jean-François Manier et Martine Mellinette, ça fait une drôle de forêt !

La question se fait plus aiguë, douloureuse dans ses creusements, quand une voix sonne tout à coup / glaciale, voix du corps vivant qui dit les choses pour de vrai », qui coupe et arrête, barre la route, à jamais. Comment transformer la dévastation qui va s'en suivre, cela qui est arrivé à l'improviste , arrachant le temps à ses gonds, dans la maladie et son cortège d'interventions ; cela qui va mener à ce corps incertain, troué d'oublis multiples, voué aux fragments, débris certes mais éclats aussi bien qui éclairent son nom nouveau : « blessure » ? Et puis le fallait-il ? Fallait-il (écarter) les lèvres de cette plaie / et (sonder) jusqu'au fond le désastre ?

Oui, il le fallait. Sans conteste. Il fallait accueillir la nécessité, le monde dans son désordre, transformer l'accident en événement, libérer de sa part factuelle la part spirituelle car l'esprit a besoin du corps tout entier, même et surtout parce que devenu « incertain » pour être l'esprit même : corps penché sur soi / c'est l'âme qui sonde ses dépouilles. Il le fallait – on me pardonnera de citer encore Paul Celan mais c'est ma manière de rendre hommage au formidable lecteur qu'est Jean-Marie Bamaud ; au lecteur de Paul Celan, en particulier ces derniers temps ! – « la réalité n'est pas la réalité, la réalité veut être cherchée et conquise ».

Ces Fragments d'un corps incertain sont une traversée vers la réalité, donne nouvelle en quête d'atouts. Formellement, il se présente comme une suite de 54 poèmes, souvent des dizains, distribués en 4 parties. Les vers y sont courts comme s'il fallait resserrer le poème, canaliser un flux, rapprocher les rives pour éviter le débordement des affects, l'impudeur. Retenir, et impersonnaliser. Tenir la juste mesure, celle d'un loin, d'un juste loin à instaurer. Ce livre n'est pas le journal de bord que tiendrait un marin pris dans la nasse d'un gros temps et subissant grain sur grain. Chaque poème a été ici renvoyé à sa solitude puis appelé, à sa place, dans un projet, un agencement, un processus, une marche qui soit comme une remontée vers le jour. Une mise en route d'une parole où le corps, ce nouveau corps, ce corps incertain, trouve à se tenir. Un corps qui a fait l'épreuve de l'étranger, y a perdu sa naïve assurance, y a laissé tant de lui-même.

Il y a une ferme demeurance de Jean-Marie Bamaud, c'est celle qui témoigne qu'il y a à vivre au-delà des arrêts de mort du dehors, qu'il y a à apprendre à faire patience, à préférer croire que la mer en joie m'attend plutôt que les bois noirs de la métaphysique et leurs sentiers où « les mots n'ont pas de chair ». Tant qu'il y a de la parole à risquer, il y a du désir possible. La force de vie est au-delà du vivant quand elle prend en compte la perte, la mort et non sa trouble fascination.

Ici, on sait parler de sa vie. De la vie. Celle à venir jusque dans l'acceptation de l'inconsolable – car il y a de l'inconsolable et le poème ne console de rien – grâce à une volte de l'âme. Et si en elle quelque chose meurt, quelque chose dont on sait qu'il ne pourra être remplacé, autre chose est à naître. Un autre corps est à enfanter / à nouveau, une nouvelle présence à l'aimée, la belle agile ; à l'amour qui sait vivre de l'impossible : nulla dies / quin amorem inveniat plutôt que sine linea ! oui, aucun jour / qui n'invente l'amour ; au temps enfin, à ses dés. Au temps comme il vient, joueur et rieur, tel que dans les mains de l'enfant d'Héraclite sur quoi se closent ces Fragments d'un corps incertain : et le temps court devant / qui porte l'enfant d'Héraclite / à lui la royauté.

Dans le livre de Jean-Marie Barnaud, la vie sait s'accompagner elle-même pour inventer les formes nouvelles de sa joie. Pensant à Rainer-Maria Rilke, je me hasarderai à affirmer que « dans les ordres des anges », on doit pouvoir entendre ce cri parce que justement il est tu. Et ce silence-là s'entend !

Alain Freixe

 

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