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Les Feuilletons de l'Amourier > Feuilletons de Béatrice Machet: Quelque chose du…

Quelque chose du Tennessee 209/04/2010
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Le deuxième semestre universitaire, celui qui est appelé "de printemps", a commencé sous la neige. Je traverse le campus tout blanc sous de très TRÈS gros flocons. C’est bien la première fois que la comparaison faite avec des papillons qui volètent me paraît juste! Quand j’arrive à l’international Hall, mes cheveux ont vieilli de plusieurs décennies! Cela fait ouvrir la porte d’entrée comme par enchantement! Tim, étudiant en médecine,  m’accueille avec son sourire habituel.
Je m’installle à la table dite Française. La conversation est déjà lancée à propos de Nashville, la ville de la musique, ses studios prestigieux où sont venues toutes les vedettes et toutes les stars, de la country en passant par le rock,... Jonathan, un jeune maître assistant qui enseigne l’art de la vidéo, me demande quel artiste je préfère dans la longue liste des musiciens ou chanteurs qui sont venus enregistrer leurs albums à Nashville. Je ne réfléchis pas deux secondes pour lancer sûre de moi: “Léonard Cohen”. Je ne connais pas sa biographie par coeur mais je sais quand même qu’il a habité la capitale du Tennessee pendant sept ans. Aussitôt David, un Vénézuelien doctorant en lettres modernes réplique:
— Tu veux dire l’auteur de “ beautiful losers ”
— Oui c’est bien ça, les perdants magnifiques.
— Ce livre m’a énormément marqué et je suis curieux de savoir ce que tu en penses. Je veux dire: est-ce que cette histoire d’Indienne Iroquoise devenue sainte est véritable?
— Absolument, cette jeune fille a bien existé. Elle a été intrônisée  Patronne de l’écologie. Iroquoise ? ”
Cole, un immense garçon flegmatique de plus d’un mètre quatre-vingt dix qui deux semaines auparavant m’avait parlé de son intérêt pour le peuple des Haïnus du Japon, semble soudain très ému. Le rouge monte de son cou vers ses joues, son regard se durcit, il plante sa fourchette dans une pomme de terre. J’enregistre sa réaction tandis que Claire, mi riant mi parlant, de sa voix de stentor nous informe que Léonard Cohen est l’idole de sa mère, une Française naturalisée américaine  qui adoooooore tout ce qui vient du Canada.
Et la conversation continue sur les techniques et les studios d’enregistrement. Le dîner arrivant à sa fin, j’arrive à glisser discrètement à Cole:
“j’aimerais bien te voir dans le lounge, as-tu une demi-heure à m’accorder? 
— Bien volontiers madame.”


Confortablement installés face à face dans des fauteuils en mousse, la lumière tamisée de la salle incitant aux confidences, je remercie tout d’abord Cole de m’avoir prêté son livre: "lost horizon" de James Hilton.
“Je suis content que cela vous ait plu.” Et sans transition il poursuit:  “Je sais pourquoi vous m’avez fait venir et je suis désolé d’avoir eu ce comportement bizarre tout à l’heure. Je dois vous dire qu’il y a peu de temps j’ai appris par ma grand-mère que sa propre grand-mère était Iroquoise. Cette découverte m’a profondément bouleversé. C’est un secret dans la famille, cela est considéré comme une énorme tache sur notre pedigree, mon aïeule a beaucoup souffert et ma grand-mère elle-même en souffre. Depuis cette révélation je m’arrête devant la glace et j’examine mon profil, je relève mes cheveux et j’essaie de voir ce qui trahit ces origines. Mon front, mon nez, l’écartement de mes orbites, mes larges pommettes saillantes… Maintenant je suis prêt à assumer cet héritage, mais je sais que mon père n’acceptera pas d’en parler. La seule idée d’être associé à l’image de l‘indien alcoolique et assisté, le raté, le bon à rien, cela lui sera insupportable. Avec ma mère je n’ai jamais discuté de problèmes sérieux, et je me sens très loin de ses préoccupations, mais peut-être que si elle savait elle considèrerait que mon père l’a trahie. Elle le prendrait en horreur, elle se sentirait outragée, salie, humiliée... un drame en perspective. C’est une révolution à l’intérieur de moi. Mon attrait pour les Haïnus, ma quête pour plus de spirituel, mon malaise face à la consommation effrénée, avant je les voyais comme le fruit de ma sensibilité, mon goût pour l’intellect. A présent je me demande quelle part d’héridité me conduit à ces choix. Et je suis révolté qu’on m’ait dissimulé cette arrière arrière grand-mère, j’aurais tellement aimé connnaître son histoire, pourquoi elle a épousé un blanc, et pourquoi cet arrière arrière grand-père a épousé une Indienne... Je suis furieux, c’est comme si on m’avait volé une partie de mon passé, de ma vie même.
— Sais-tu de quelle région venait ta famille paternelle?
— Buffalo, état de New York
— Près de Buffalo il y a une réserve Seneca, l’une des six nations qui forment la confédération Iroquoise encore appelée Ho-de-no-sau-nee, le peuple des longues maisons. Il s’agit  de la tribu Tonawanda dont l’histoire est belle. Son nom signifie “eaux rapides”. Veux-tu que je te la raconte?
— J’apprécierais énormément.
— Et bien voilà: le 15 janvier 1838 les Etats Unis négocièrent le traité de Buffalo Creek avec neuf nations Indiennes de l’état de New York, dont la nation Seneca. Ce traité avait pour but de déporter les Indiens à l’ouest du Missippi quelque part dans le Kansas afin d’installer de nouveaux colons et permettre leurs plans de développement dans l’état de NY. Mais les Indiens de Tonawanda n’avaient pas été prévenus et ils protestèrent de n’avoir pas été consultés. Leurs chefs n’ayant pas assisté aux délibérations et n’ayant rien signé, les Indiens de Tonawanda refusèrent de quitter leurs terres alors réduites et devenues réserve. En 1848, les Indiens Seneca des réserves voisines, qui eux non plus n’avaient pas accepté de partir, décrétèrent une nouvelle convention. Ils adoptèrent une nouvelle forme de gouvernement prenant modèle sur celle des Etats-Unis, en élisant leurs chefs. Ceci n’était pas la pratique traditionnelle. Ce vote excluait les femmes, abolissait le conseil des mères qui était  formé des femmes mûres et vertueuses, des femmes sages et expérimentées. Auparavant, seul ce conseil était habilité à nommer les chefs, et ce à vie, dans l’intérêt de la communauté, selon les critères de ces femmes: avant tout respecter la vie et le bien commun, ne pas exercer le pouvoir pour des bénéfices personnels mais se mettre au service de la tribu pour la guider et la maintenir dans un climat d’harmonie. La tribu Tonawanda a donc fait secession, s’est séparée et a fait reconnaître et entériner légalement cette secession. Aujourd’hui la tribu Tonawanda est constituée de huit clans(héron, castor, tortue, ours, loup, faucon, daim, bécasse), chaque clan désigne son membre du conseil des mères. Conseil qui désigne un chef, qui prodigue des conseils au chef. Les mères se réservent le droit exceptionnel de démettre le chef. Les mères en tant qu’individus, ne peuvent pas contrevenir aux vues du conseil où elles siègent et les chefs ne peuvent pas faire sans le conseil des mères.
— Merci, vraiment merci. Désormais je vais pouvoir imaginer que mon aïeule était Seneca et qu’envoyée en mission par le conseil des mères, elle a croisé le chemin d’un homme blanc à Buffalo qu’elle a choisi de suivre et que cet homme a épousé.
— Ce pourrait être proche de la vérité, pourquoi pas ! Et si tu veux lundi prochain je te raconte l’histoire de Kateri Tekakwitha, cette jeune Mohawk convertie au Christianisme qui a été canonisée.

Rendez-vous donc au troisième épisode!

Béatrice Machet

 

 

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