1, montée du Portal - 06390 Coaraze
Accueil Recherche Votre panier Valider votre commande Conditions de vente Nous contacter
Les librairies partenaires
Votre compte client
Pour accéder à votre compte, veuillez vous identifier :
E-mail :
Mot de passe :
Pour recevoir notre lettre d'information
e-mail :
Vers le site Compoir du livre SPE

Les Feuilletons de l'Amourier > Feuilletons de René Pons

Un Peuple décervelé (suite)22/10/2009
Prix : 0,00
Quantité :
 

Brèves notes autour de la politique (suite)

21

La musique, cette autre façon de palper l’indicible, est devenue, pour nombre de gens, pur bruit de fond dans lequel on s’enferme. Ainsi voit-on, partout, des individus des deux sexes, écouteurs aux oreilles, courir, marcher, lire, au point qu’on se demande laquelle des deux activités pratiquées en même temps l’est au détriment de l’autre. La notion de recueillement semble échapper de plus en plus au public. Or recueillement et lecture – et la lecture diminue – sont parents étymologiques, mais qu’importe l’étymologie: une sorte d’amincissement généralisé du sens rend diaphanes les messages sans épaisseur qui se dissipent partout comme une légère fumée. Les bruits, les informations s’annihilent les uns les autres et une pruine d’indifférence semble tout recouvrir, si bien que, peu à peu, la hiérarchie des événements et des valeurs disparaît.

22

Si les politiques, majoritairement carriéristes, renégats ou crapuleux, ne bénéficiaient pas d’avantages scandaleux, tant financiers que pénaux, ils ne seraient pas si nombreux à se bousculer au portillon.
Si, à quelques-uns, on peut attribuer une certaine honnêteté à leur début, combien, lorsqu’ils se retirent, après une carrière bien remplie, comme les poches, peuvent se targuer de ne pas émettre des effluves nauséabonds?
Et d’ailleurs, me dis-je quelquefois, est-ce qu’à leur place tu aurais été meilleur qu’eux? Oui mais, je n’ai pas fait de la politique, et dans ce domaine je m’en suis tenu à un vertueux et hélas naïf bénévolat.
 
23

Gogol, dans Le Révizor, a admirablement peint la crapulerie sociale. Nul doute que s’il revenait, il aurait l’impression de s’être endormi la veille et même d’avoir été trop gentil.

24

Le mensonge, la conviction jouée, les formules vides, les clichés souvent ronflants, sont la base de la plupart des discours politiques. Même ceux, cultivés, qui choisissent l’étrange carrière du pouvoir, sont obligés, pour se mettre au niveau du citoyen lambda, de tomber dans des platitu-des plus ou moins ampoulées qui font rire, dès qu’on prend un peu de recul, comme une mauvaise réplique de théâtre. À vouloir être trop intelligents, ils deviendraient incompréhensibles et pourraient bien y laisser leur maroquin.
D’ailleurs, cela notre président l’a bien compris qui, dans un entretien au journal gratuit 20 minutes déclare: «Vous avez le droit de faire de la littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux places». Ce qui est un mensonge, puisque le nombre d’étudiants de littérature ancienne n’a cessé de diminuer et qu’il représente aujourd’hui un pourcentage infime de la population des universités; mais notre président, en avançant des chiffres faux – ce n’est pas la première fois ni la dernière – veut pousser le bon peuple pragmatique à haïr ce qui est présenté comme une fantaisie marginale, alors qu’elle n’est rien moins que la base de notre civilisation. 

25

Ce tout frais président, ennemi du grec et du latin, n’a rien de novateur. Il est le pur produit d’une époque fébrile qui a peur du silence, du repos et de l’ennui, qui ignore tout autant l’ataraxie stoïcienne que le wu wei (non agir) chinois. L’ennui est banni de ce monde. Interdit de bâiller. Très tôt, la peur de l’ennui soumet les enfants, victimes de parents écrasants d’attention et bêtifiant en diable, à quantité d’activités épuisantes qui leurs interdisent ces longues plages de silence et de solitude, cette école buissonnière passée de mode, sur lesquelles se forgent l’intelligence et la sensibilité; longues plages que j’ai connu dans mon enfance quand, dans les après-midi d’été, je rêvassais en regardant la rivière de mon village natal, ou quand je lisais tout ce qui me tombait sous la main, dans un silence vibrant d’insectes, ou encore dans l’appartement sombre que nous occupions, au début de la guerre, et dont les fenêtres donnaient sur une cour plutôt sinistre. C’est là, dans un apparent ennui, que s’est formé un goût pour la lecture qui m’a conduit  au désir d’écriture et m’a permis de survivre en dépit de l’angoisse éprouvée face au temps. Perdre son temps, ou plutôt le laisser passer, vide d’activités mais replet de fantasmes, c’est vivre vraiment, c’est voyager immobile, sans frais, sans l’angoisse de départs vers des vacances qui sont tout le contraire de l’abandon, puisque, esclaves d’itinéraires épuisants, d’horaires et de dangers divers, les vacanciers font tout pour s’oublier, pour refuser de s’explorer, préférant effleurer, d’un regard hâtif, des sites banals à force d’être prestigieux.

26

Qu’un ouvrier, un employé, disons un subalterne, commette une faute, il sera sanctionné ou perdra son emploi. Qu’un chef d’entreprise la gère mal lui vaut une retraite dorée. Qu’un homme politique puise dans l’argent public ou, au détriment de la collectivité, se permette de frauder électoralement et soit condamné, s’il est condamné, d’ailleurs fort légèrement, il est à peu près sûr d’être réélu. La faculté d’oubli du citoyen est phénoménale. À moins que, in petto, il espère qu’un tel homme corrompu soit plus indulgent pour ses propres erreurs qu’un censeur rigide?
N’est-ce pas le moment d’effacer du fronton des mairies, cette grotesque formule inventée d’ailleurs par une révolution bourgeoise: liberté, égalité, fraternité. Au point où l’on en est, je ne doute pas qu’on pourrait revenir aisément au travail, famille, patrie cher à l’État français de mon enfance. D’ailleurs, en est-on vraiment jamais sorti?

27

Bien sûr, tout cela n’est pas nouveau. Depuis que l’homme s’est organisé en société, il a mis en pratique les mêmes turpitudes. Toutefois, l’évolution de la société moderne qui, de façon détournée et habile, désarme le vulgum pecus, encourage le médiocre cynisme des politiques. Et pourquoi ne seraient-ils pas cyniques, puisque le bon peuple les élit d’autant mieux qu’ils sont plus stupides ou corrompus, comme l’ont montré, à répétition, les élections américaines qui ont porté au pouvoir un ivrogne menteur, un obscurantiste scientiste, coupable d’une guerre atroce dans laquelle il a jeté vers la mort, à coups de bannière étoilée, ses propres concitoyens, les fils de ceux-là qui l’avaient élus et, pire, qui l’ont réélu ? Que le président qui lui a succédé paraissent infiniment meilleur, peut paraître encourageant, mais, si bon qu’ils soit, il est héritier d’une situation complexe et, de toute façon, prisonnier d’un système que d’ailleurs il ne conteste pas.
Où l’on voit que le suffrage universel, lorsque les citoyens sont incapables de penser plus loin que le bout de leur nez, n’a plus de sens. Les arguments les plus lourds, les promesses les plus grossières amènent le plus de voix. L’intelligence n’étant pas la chose du monde la mieux par-tagée, les arguments lucides et subtils étant les plus longs à comprendre en ces temps où la rapidité, fût-ce pour se précipiter vers le néant, est devenu une valeur prônée comme essentielle, pourquoi les politiques se donneraient-ils la peine d’expliquer, quand il est tellement plus payant d’asséner?

28

Et c’est là le hic. Le suffrage universel, en principe, demande à l’électeur un minimum d’intelligence pour com-prendre les questions qu’on lui pose – cas des référen-dums, comme l’européen où fut malhonnêtement envoyé aux électeurs un document complexe et long qu’un peuple qui lit si peu ne pouvait, dans sa majorité, pas comprendre – ou pour décortiquer les programmes qu’on lui propose, et ce minimum d’intelligence n’étant pas atteint par la majorité, par quoi, tant que le niveau mental de la population ne sera pas élevé par la suppression des outils d’abrutissement partout répandus (rêvons !), remplacer le suffrage universel? Voilà une question à laquelle je ne me sens pas capable de répondre. Ou alors… Alors quoi? Faut-il rêver d’une oligarchie vertueuse? Mais comment une oligarchie pourrait-elle rester vertueuse?
Le suffrage universel, dans son projet, est généreux. Il apparaît, on l’a dit et répété, comme le moins mauvais des systèmes. Je veux bien, mais dans moins mauvais, il y a quand même mauvais.  Œdipe aurait-il été capable de résoudre une pareille énigme? Que faire? Évidemment, rendre les électeurs moins bêtes. Mais les rendre moins bêtes, c’est les rendre plus critiques, donc plus difficile à convaincre. Quel dilemme pour les politiques!  Quel chantier admirable! Mais, franchement, quel fabriquant de pacotille a-t-il intérêt à ce que ses clients deviennent plus subtils ?

29

Du chiffonné Borloo au papelard Devedjian, en passant par le petit cadre Fillon et quelques raides spécimens du sexe dit beau, le parti gouvernemental, groupé autour de son vibrionnant Badinguet de poche, ce parti pléthorique, vraie panse législative, malgré ses derniers déboires, pourrait faire un beau modèle pour un nouveau Daumier, mais les socialistes mous et variables, avec leur fluctuante pasionaria de charme à la vie sentimentale embarrassée, ne seraient pas en reste : non content d’usurper un qualificatif que leur comportement, lorsqu’ils étaient au pouvoir, ne justifie pas, ils donnent le spectacle de garnements irres-ponsables se disputant des sucettes dans la cour de l’école. Comment s’y retrouver? On dit qu’entre deux maux il faut choisir le moindre, voire. Pour ma part je refuse de choisir et d’user la fente de l’urne. D’avoir favorisé un mal pour se débarrasser de l’autre, on risque demain de se retrouver citoyens du pire. Au moins s’abstenir de participer à la tragicomédie.

30

L’extrême gauche oscille entre la fossilisation  idéologique de lutte ouvrière, les bavardages d’Olivier Besancenot et les perpétuelles zizanies des verts entre eux. Seuls les alter mondialistes, ouverts au reste du monde, et dont le dirigeant principal a fait de la prison pour autre chose que la prévarication, auraient droit, pour le moment, on notera le conditionnel, à quelque respect, dans la mesure où n’ayant jamais touché au pouvoir ils n’en sont pas encore salis. Mais leur voix ne va pas dans le sens de l’appétit consommateur du plus grand nombre. Ils s’ouvrent au monde des peuples pauvres dont Monsieur tout le monde se fout quand il ne le méprise pas. Leurs propositions restent floues. Leurs moyens réduits. Leur programme brumeux. Et c’est dommage.

31


La mode du bio est charmante, et utile: elle permet à des petits producteurs de vendre des aliments un peu moins empoisonnés que les autres, mais elle n’est souvent qu’une mode, et j’ai vu des gens aller acheter du biologique en 4x4, ce qui en dit long sur la confusion des esprits. Toutefois, tous les esprits ne sont pas confus, puisqu’il vient de s’ouvrir, à Londres, une grande surface bio fort rentable, supermarché branché pour bobos dont je doute que les produits soient aussi purs qu’ils prétendent l’être. On finirait par trouver Georges Bush sympathique de dire tout haut qu’il se fiche du réchauffement de la planète, lui qui a tellement l’habitude de mentir, alors que tant de chefs de gouvernement et d’industriels font semblant de défendre un environnement que leur politique économique et leurs comportements condamnent chaque jour un peu plus à mort. À cet égard, le Grenelle de l’environnement a été une coûteuse pantalonnade de haut vol.

32

Et non, je ne vois pas tout en noir, je ne suis pas le pessimiste de service. Qu’on arrête de condamner, en appelant parfois la pathologie à la rescousse, ceux qui voient l’homme tel qu’il est, au moins dans son côté le plus spectaculaire. Ces pessimistes, la doucereuse Nancy Huston les baptise des mélanomanes, c’est-à-dire des maniaques, donc des gens dont les propos sont hors du champ de la raison, au moins au point de vue du quotidien, car du côté esthétique on leur accorde quelque valeur. Des gens – jugez du peu – comme Thomas Bernhard, Kafka, Cioran et quelques autres, bref des marginaux qui ne positivent pas, pour employer un verbe qui a le don de me donner de l’urticaire. Or ce haussement d’épaules, ce mépris aveuglé face au regard douloureux, acerbe et lucide que ces hommes portent sur le monde est décourageant, car les rieurs sont le nombre, contre lequel on ne peut pas grand chose, et tenter de leur faire comprendre que ce qu’ils appellent pessimisme ou noirceur n’est, face au monde tel qu’il est devenu, rien d’autre que de la lucidité, les fait rire plus fort encore (certains de mes amis sont passés maîtres en la matière), et particulièrement parmi un certain nombre de brillants membres de l’intelligentsia fascinés par une modernité qui pour eux n’a qu’un seul visage. Penseurs à œillères, ils ont peur de déranger leur confort et de regarder en face les ravages d’une autodestruction dont nous sommes tous, peu ou prou, quelles que soient nos analyses, partie prenante, puisque la grande force du système dans lequel nous vivons est, sous peine de devenir un parfait marginal, de nous obliger à accomplir des actes que nous ne voudrions pas accomplir. Tout le monde n’est pas Thoreau, et la désobéissance civile est chose difficile et risquée. Or tous nous avons des obligations familiales, ou autres, et nous sommes un tantinet lâches. Bien beau encore si nous nous rendons compte de cette lâcheté et des liens qui, chaque jour un peu plus, ligotent notre liberté. Bien beau, car il existe toute une classe de gens, ceux que j’appelle les doucereux qui, aveugles volontaires, sous l’égide de religions diverses, voient des anges partout (l’un de nos écrivains est passé maître en la matière), justifient la souffrance, ou bien, progressistes de choc, trouvent notre époque formidable et vont voltigeant de challenge en challenge, puisque désormais le beau mot défi n’est plus employé par personne. Cette petite réflexion désordonnée m’est venue ce matin après avoir écouté les informations et goûté l’ironie des chiffres des morts déchiquetés par des attentats ou par des guerres justicières. Au fond, les doucereux ont raison. Dieu a bien fait les choses : les anges (exterminateurs?) ne chômeront pas.

33

Le refus individuel, sensé, de la loi, peut être dénonciation de l’imperfection d’une loi collective qui est un pis-aller destiné à ceux, la majorité hélas, qui sont incapables de s’inventer leur propre code éthique. Néanmoins, comme il est interdit de se mettre au-dessus des lois, partout une médiocrité légale règne. Quand la loi de l’illusion religieuse prévalait, on brûlait ceux, lucides, qui dénonçaient cette illusion, laquelle, aujourd’hui encore, fait des ravages et imprègne quantité de comportements à travers les interdits qui se sont incrustés, au fil des âges, dans les inconscients . Qu’on n’efface pas, du jour au lendemain, des millénaires de sujétion est une évidence que trop de gens, qui se prétendent libérés, ne veulent pas voir, refusant de reconnaître une faiblesse qu’ils croient effacer d’un coup d’éponge: bâtir sa liberté est de l’ordre de la gageure. Les événements, la société ne cessent de nous décourager dans l’effort fait par tel ou tel pour édifier sa propre éthique, cette singularité qui, sans nier l’autre, lui demande à son tour de ne pas nous nier. Néanmoins, chaque jour un peu plus, la liberté s’étiole, le conformisme gagne du terrain, au point que j’en viens à me demander si la solitude n’est pas, au bout du compte, dans la mesure où elle est encore possible, le seul remède à la surveillance généralisée, chaque jour élargie, équivalent, en plus pervers et discret, de l’œil divin ou, plus prosaïquement, du panoptisme benthamien, qui caractérise notre temps. Oui, vraiment, je me méfie de plus en plus de ces militantismes qui trop souvent conduisent à un paresseux aveuglement convaincu. Je revendique la solitude, l’écart, le refus de la mode. Je revendique de vivre dans cet enfer où mes remarques, à peine écrites, sont déjà rongées par le doute.

34

Que vaut-il mieux? Un ministre efficace et corrompu, ou un imbécile honnête et catastrophique? La politique a toujours placé le citoyen devant ce genre de dilemme. À condition que le citoyen pense qu’il peut exister un homme politique honnête et un ministre vraiment efficace.

35

Plus on descend dans l’échelle sociale, plus on trouve des gens exigeants, intolérants, surtout si le service qui leur porte secours est gratuit: une âme de petit potentat dans un corps de serf. Le goût et la fascination du pouvoir sont d’autant plus forts que ce pouvoir est inaccessible. Qu’une révolution renverse les échelles de la hiérarchie et, malheureusement, ceux, les plus obtus, chez lesquels on trouve ce travers, les entiers, incapables d’analyse, s’emparent d’un pouvoir qui ressemble très vite, parfois en pire, à celui qu’on a abattu. Le triomphe du populisme, qui aime les démagogues brutaux, ne s’explique pas autrement.

36

Il semble, au fil des ans, que l’information se rétrécisse, soit faite de redites, sorte de bégaiements de vieillards déguisés en journalistes jeunes, familiers et sautillants qui englobent, sous le même ton, la pire des catastrophes et le plus bénin des faits divers. À la longue, cette information répétitive, comme celle de ces chaînes – on ne saurait mieux dire – qui toutes les dix minutes, entre deux publicités ou chansons, retransmettent le même communiqué, n’est plus qu’un bruit, et l’indifférence sourd de ce brouhaha où la vie de la planète devient pur bruit de fond. À la musique d’ameublement, dont Satie parlait et qu’il écrivait avec humour, sous-entendant que, si anodine soit-elle, elle méritait d’être écoutée, a succédé une musique d’ameublement sans humour doublée d’une information d’ameublement qu’on n’écoute plus mais qui tue le silence propice à la réflexion, à la rêverie ou à la méditation. L’auditeur de ce hachis sonore s’endort mentalement, se laisse bercer, enfermé dans cette cage qui lui masque les lointains du silence. Il vit dans un monde clos, ouaté de paroles dénuées de sens ou, parfois, plus que d’un sens, qui implique l’idée de compréhension, dotées d’un pouvoir émotionnel plus créateur d’atonie mentale que de distanciation et d’approfondissement. Aussi, ne faut-il pas s’étonner qu’à côté d’un matraquage de pseudo bonheur abrutissant, sous la forme d’une polychromie sonore publicitaire, l’information désinformante organise, de loin en loin, des psychoses collectives autour de questions portant sur l’alimentation, la pollution, et autres problèmes capitaux qui, jouant plus sur l’étonnement (au sens étymologique du terme) que sur la réflexion, paralysent l’auditeur plus qu’elles ne le poussent à agir. Dès lors, la foule, bien qu’informée en apparence, mieux vaudrait dire apeurée, ne change en rien ses comportements et continue à faire tour-ner inutilement le moteur des voitures, à s’user dans les bouchons urbains, à gaspiller le papier et les sources d’énergie, pour le plus grand bonheur des grands industriels et de la Bourse, incapable qu’elle est, son indécrottable paresse intellectuelle aidant, de tirer quoi que ce soit d’une information trop souvent pensée pour avoir l’effet inverse de celui qu’elle devrait avoir, de faire le rapport entre un fait réel grave, mais virtualisé par la façon dont il est rapporté, et son comportement quotidien,  incapable, donc, d’harmoniser le collectif et l’individuel ou le contraire.

37

Il y a bien longtemps que je n’ai plus de télévision. Je ne tente de la regarder que lorsque je suis à l’hôtel ou chez des amis. En général mon essai, sauf si le hasard me fait tomber sur l’une des rares bonnes émissions qui existent encore, ne dure guère plus de dix minutes. Pourtant, par refus d’une condamnation définitive d’un médium qui pourrait être un prodigieux moyen de connaissance, je renouvelle de loin en loin l’expérience. L’autre jour, je suis tombé sur un jeu télévisé dont le décor, d’un kitsch d’une vulgarité rare, m’a fasciné, car le kitsch peut être fascinant. La femme qui jouait, et dont le présentateur disert et ses complices déguisés plutôt ignobles qu’on semblait avoir choisi pour leur laideur abjecte se jouaient, étaient une femme simple, une ménagère d’une quarantaine d’années visiblement inculte. Elle avait des yeux clairs et naïfs dans lesquels se reflétait le clinquant du décor. Une certaine beauté encore. Son fils, de sept ou huit ans, était dans la salle et, de temps en temps la caméra révélait son anxiété ou son enthousiasme. Les questions qu’on posait à cette femme étaient d’une parfaite stupidité, ne faisant appel à aucune connaissance ou intelligence particulière. Du genre : «Quel est le plus grand nombre d’opérations esthé-tiques subies par le même homme?». Genre de question à laquelle on ne peut répondre que par hasard. Les yeux de la femme s’affolaient. Les complices du présentateur, sous couvert de l’aider, la poussaient à l’erreur et, en douce, se moquaient d’elle. Le public guettait, mais elle ne le voyait pas, toute recroquevillée dans sa peur. Elle échoua à la question principale, mais eut droit à une question de rattrapage et gagna une modeste somme. Son fils se précipita dans ses bras et les yeux embués de la femme avaient quelque chose d’extasié sous le regard ironique du présentateur. J’ai éteint le poste, accablé. À quoi bon commenter, analyser une pareille saloperie?
Pourquoi s’étonner du monde comme il va, ou plutôt ne va pas, quand tout est fait pour décérébrer des gens qui sont censés, par le biais de suffrages aveugles, désigner ceux qui s’occuperont de leur sort ou, pire, grâce à la farce du référendum (les référendums sont en général adorés par ceux qui ont le goût du pouvoir personnel), répondre, un peu au hasard, comme ma joueuse, à des questions auxquelles ils ne comprennent rien ?

38

Au fond, les années passant, je suis devenu un absent attentif. Attentif, oui, s’intéressant au monde et à son avenir, mais comme un spectateur regardant se dérouler une pièce dans laquelle il se voit jouer, étranger à lui-même. Je suis dans ce monde et en même temps je n’y suis pas. Je ne me sens plus en accord avec son déroulement. Je ne sais si c’est lui qui est fou, ou moi. Non, je ne suis pas fou, mais découragé. Mon âge m’a fait traverser des sommets historiques de l’horreur, mais j’ai le sentiment que cette horreur, qui se poursuit ailleurs et dont chaque jour les médias nous rebattent les oreilles, n’est plus incarnée. C’est une vague poussière colorée sur un écran et aussi, hélas, dans les esprits. Comme si les hommes ne vivaient plus que l’instant. Non pas le bon vieux carpe diem, qui voulait que l’on prît son temps dans la jouissance du jour en train de s’écouler, mais un instant fugace, haletant, replet de bruit, de hâte, de désirs compressés, un éclair qui abolit ce qui le précédait. De ma part, il ne s’agit pas de nostalgie, au contraire – rien ne me paraît plus idiot que de vouloir remonter le fleuve héraclitéen – plutôt s’agit-il de tristesse devant le peu d’imagination des hommes enfermé dans une fausse modernité. Car la vraie modernité, le vrai changement, mot employé à tort et à travers par des politiques parlant comme des robots, ce serait de savoir prendre son temps, ne serait-ce que pour réfléchir un peu ; mais un jeune premier ministre, fraîchement promu,  n’a-t-il pas récemment prononcé, en substance, cette phrase mémorable : «Le temps presse, nous n’avons pas le temps de réfléchir.» Ce qui, de la part d’un chef de gouvernement, est pour le moins inquiétant.
Au vrai, je suis fatigué. Pas seulement par les soixante-dix-sept ans qui rendent mes os douloureux, mais par le poids de l’histoire, on ne saurait mieux dire. Oui, l’histoire des hommes est pesante et la répétition obstinée des mêmes erreurs. Cette sorte d’autisme universel qui fait ânonner aux sociétés, depuis le début des temps, les mêmes absurdités, mais des absurdités aujourd’hui décuplées par une technique dévoyée.
Certains me disent: «Regardez, tout va mieux. On guérit des maladies hier encore inguérissable, la peine de mort est de moins en moins appliquée, on se préoccupe du sort des animaux, etc.» Bien sûr, bien sûr, tout ça est magnifique, mais les inégalités sont infiniment plus grandes que par le passé, des peuples, qui autrefois vivaient à peu près en harmonie avec leur milieux, sont laminés par la faim, le chaos politique, l’exploitation des grandes puissances qui se présentent comme détentrices de la morale et qui, en principe, les ont décolonisés. Le milieu naturel est saccagé comme il ne l’a jamais été. Des mers s’assèchent. Le voyageur ne peut plus se désaltérer dans ruisseaux et rivières empoisonnés de mille façons. Certains gestes élémentaires sont devenus impossibles. La part du symbolique s’appauvrit. Les gens vivent enveloppés d’une incertitude, d’une inquiétude impalpables. Ils voudraient, les im-béciles, que le hasard n’existe plus, que l’impossible n’existe plus, et ce que je dis n’est pas le fruit de ma paranoïa mais une réalité. Je les regarde et ils m’affolent, et sans doute, si j’étais plus jeune, je partirais vers la solitude, dans la mesure où elle existe encore, mais je n’en ai plus le courage. Je me contente donc de me simplifier le plus possible, c’est tout. Je rédige tout de travers ces quelques notes pour faire une peu travailler mon cerveau avant qu’il ne perde ses facultés. Je ne cherche pas à leur donner quelque ordre que ce soit. Si deux ou trois personnes les lisent et y trouvent leur compte, tant mieux, si elles ne les lisent pas, quelle importance?
Malgré tout, malgré les constats désolants que je suis obligé de faire, et cet écrit rapide en est une preuve, je ne perds pas complètement espoir. Je me retiens encore au bord de la déréliction, et pas seulement parce que, chaque jour, je vais marcher dans la nature, mais parce que je rencontre des hommes conscients de la tromperie, y compris parmi les jeunes, qui tentent modestement, obscurément, de mettre en accord leurs discours et leurs actes. Ces hommes je les avais appelé les hommes du souterrain dans un petit livre aujourd’hui disparu, son éditeur ayant fait faillite, et les propos que je tenais alors, il y a plus de dix ans, je pourrais, à peine modifiés, les tenir encore.
«C’est au fond du désespoir, écrivais-je, que l’on trouve parfois un compagnonnage. Au fond. Dans ce trou, où, à la fois on tombe et l’on se réfugie. Ce souterrain comme de nouvelles catacombes, où l’on ne célèbre l’illusion d’aucun Dieu mais seulement quelques miettes de lucidité, un fragment de liberté sauvé du désastre et que l’on enferme dans un reliquaire de mots aux sens encore intacts.
Ici, dans une nuit et un silence accepté, des hommes cultivent la lenteur et la réflexion, tandis qu’au-dessus d’eux un brouhaha de vanité ne cesse de faire trembler la terre. Assis dans la quiétude isotherme semblable à celle où les premiers hommes traçaient leurs figures sibyllines, à l’autre bout de cette histoire où ils inventèrent la tache de sentir et de penser – l’une et l’autre action étant indissociables – nous vivons peut-être la fin de l’aventure d’une espèce suicidaire en célébrant ce qui, sauvegardé de l’incohérence, a teinte et saveur d’une relative éternité, les mots, précaires et acérés, derrière lesquels nous tendons notre résistance immobile.»

 

Site e-commerce par Raynette.