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Approches critiques > Au fil des notes

James SacréEntretien avec Béatrice Machet
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Dans le cadre de sa participation au dossier de la revue d’Emilio Araùxo

“A rêver d’un endroit dans un autre
J’aimerais bien que ma poésie propose
Quelque chose comme cet accord
D’un visage avec un autre”
 

 

– Mettez-vous ces propos en parallèle avec les préoccupations philosophiques d’Emmanuel Lévinas?
("L’altérité, le face à face où se dégage un entre nous, nous n’étant pas le pluriel du je, et où l’attitude ouverte consiste non pas à demander reconnaissance à l’autre mais à se faire responsabilité pour lui. Le mot visage n’étant ni figure ni photo… mais parole expression… avec le souci d’une conscience au contraire de l’indifférence, passer de la promiscuité d’autrui qui oppresse à la proximité qui libère, la proximité étant sensibilité, souffrance et extase, ravissement de l’un par/pour l’autre")
D’où votre "penchant" pour le dialogue, même imaginaire, avec l’éventuel lecteur, pour vivre séparé avec un prochain qui n’est pas un semblable ?
J.S. :J’ai lu un peu Lévinas (je reprends sur mes étagères Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, et Ethique et infini, un petit livre d’entretiens avec Philippe Nemo). J’ai oublié aussi. Ces lectures m’ont sans doute nourri. Mais je ne vais pas philosopher en me référant à Lévinas ou à d’autres (je ne sais pas faire, à cause de mes ignorances ou de mes infirmités). Mais je peux patauger un moment, pour essayer de vous répondre, dans ma pensée et mes poèmes! L’autre est un visage, en effet. Je veux dire, de façon concrète. L’autre, dès que je le rencontre, et commence à le connaître, n’est pas n’importe quel autre. Donc vraiment un visage, pas seulement l’idée d’un visage. En suis-je vraiment responsable? Je pense que je trouverais mon poème assez prétentieux de se croire responsable de son lecteur. Et même si j’écris avec quelqu’un d’autre, disons dans la présence, réelle ou rêvée, de son visage, que se passe-t-il? Je crois plutôt que je dois me sentir responsable de ce que j’écris devant l’autre; même quand tel visage que je connais me laisse libre d’écrire ce que je veux dans l’espace qui nous sépare et nous rapproche.

Promiscuité / proximité: y a-t-il une bonne distance (amitié et respect) qui permette de mieux voir le visage de l’autre, d’être avec ce visage? Le poème doit-il se soucier de se tenir à une "bonne" distance du lecteur? A l’inverse si le poème est lui-même un visage, comment le tenir près du nôtre? Faut-il se poser ce genre de question? Ne faut-il pas plutôt simplement vivre la rencontre avec ce poème, avec tout visage, comme elle se présente: prévue, attendue, ou à l’occasion brusquement intrusive ou désagréablement surprenante? Y a –t-il une "bonne" façon de rencontrer? Ne faut-il pas rencontrer sans "vouloir" rencontrer? Où rencontrer sans préjuger de la façon de rencontrer, ni des moyens de faire durer la rencontre? Le visage de l’autre (ou le mien) habillé ou nu. Et parfois qui ne va pas pouvoir s’empêcher d’exhiber son désir, ou de la peur, un dégoût, et le plus souvent peut-être de l’indifférence. Mais sans doute qu’il n’y a plus alors de rencontre: la peur et l’indifférence éloignent; le désir se retrouve solitaire, toujours, quelque part, en sa jouissance. Il faut retrouver une (plutôt que "la") bonne distance pour ne pas, dans ces "sentiments", oublier l’autre, et pour continuer de le voir sans le perdre en des fantasmes de haine ou de fusion. Mais cette distance peut se trouver je crois, autant dans une confortable ou quasi sévèrement mesurée proximité, que dans la gène ou l’intense surprise d’une promiscuité à l’occasion plus que nue.

La rencontre du visage inattendu de l’autre semble bien donner sens à tous ces grands mots, amitié, respect, responsabilité, mais c’est sur un fond d’ordre ou de désordre qui en menace l’heureux renouvellement à chaque instant que deux visages vont continuer de se regarder: sur ce fond de désir, de doute, d’intolérance et de convictions... lesquels menacent et pourtant, je le sens bien, nourrissent cette rencontre. Est-ce que je viens seulement de décrire un peu ce qu’est ma rencontre avec le visage que j’imagine à mon poème?

La rencontre: oui, un accord. Un accord sans doute fragile. Et peut-être souvent dans le malentendu. L’autre est toujours, je crois du moins en faire l’expérience, différent et semblable. J’ai essayé de dire cela dans un poème:

" Nous écoutons
Dans la ressemblance de nos désirs
Le bruit de la différence. Ou l’inverse."

Et tel accord peut-il être pensé sans être calculé, et finalement marchandé à la lumière de quelque morale remplie de sa bonne conscience et de ses convictions? Le visage de l’autre, si je le rencontre, s’il me permet la rencontre, peut-il être, vraiment, celui de l’hôte? J’ai cru pouvoir tenir ensemble le don et la réserve à travers ce mot qui convoque l’hôte et son hôte (le même et l’autre), avec les vers suivants:
  "Ce que dit la voix de l’hôte:
Ce qui est à moi est à toi,
Ce qui est à toi est à toi."

Plus facile bien sûr pour mon poème d’être un tel visage parolé que pour moi vivant toujours empêtré dans un emmêlement de confiance et de méfiance devant l’autre.

– Selon le latin, le mot compétence – cum petere – signifie chercher ensemble. Votre réelle compétence n’est-elle pas justement de mettre le lecteur en position de chercher ensemble, une invitation à la complicité, une familiarité…?
Et que signifie pour vous le mot compétence? Est-ce ability, skill, ou autre chose?

J.S : Chercher ensemble, peut-être pas tant. Même si des livres se trouvent pris dans ma pensée de l’autre, et parfois dans la parole de celui-ci, écrire reste, assez entièrement, une activité solitaire. Sauf à penser que ma compétence précisément (c’est-à-dire ici mon savoir et mon pouvoir écrire, sinon le vouloir) m’a été donnée, en grande partie du moins, par les autres: les livres, ma famille, les paysages façonnés par mes ancêtres, ma langue, tant de choses… Le dialogue est là depuis les premiers mots écrits et ce fut certes, tout préoccupé que j’ai été de moi-même, d’abord à mon insu.
Inviter à la complicité, peut-être pas non plus (ça pourrait relever d’une mauvaise ruse), mais à la familiarité (une familiarité parfois surprenante ou dérangeante)… n’est-ce pas ce que fait toute véritable écriture qui s’avance devant le visage de l’autre?

Si je vous dis interstice, qu’évoque ce mot ? Je m'explique: y a-t’il en vous ce désir de créer un espace qui suggère d’autres possibilités d’échanges, de relations, que celles en vigueur, autres que ces espaces sociaux préfabriqués prévus qui génèrent ce que Bernard Stiegler appelle la perte des symboles, la misère symbolique?
J.S : Oui, que le poème soit un espace de rencontre (amitié ou colères) où tous les mots, tous les éléments d’une langue, puissent se rencontrer, heureusement ou pas… Revisitons ainsi ce que nous passons notre temps à sérier, à cataloguer et hiérarchiser, notre vie, nos valeurs, la matière même de notre langue. Oui, faire bouger (éventuellement, en s’interrogeant là où les limites ne sont jamais si nettement définies, mais aussi bien en tout point de la matière du monde si on sait s’y attarder un peu), tous ces ordres confortables c’est vrai, qui finissent par nous figer déjà dans la presque mort, qui nous éloignent, parlant de sécurité, des risques vivants des rencontres.

Y a-t’il des moments d’écriture ou de vie qui ressemblent à l’expérience de la foudre, de l’éclair chez René Char? Préférez-vous la posture "d’oser hésiter" à celle d’une mise sous tension, de la recherche d’une tension? Ou bien sont-elles, ces postures, les faces et les piles de mêmes pièces?
J.S : Il y a bien des expériences de vie qui ont lieu dans l’éclair d’une tension. Des moments d’écriture aussi. Mais faut-il pour autant les valoriser par rapport à tout ce qui naît de la banalité quotidienne, du labeur appliqué, de l’hésitation ou du sentiment qui peut nous venir de la vanité de tout? La rencontre la plus forte et la plus apparemment soudaine n’a-t-elle pas été préparée par mille petites choses passées inaperçues? Et sa durée dans l’intensité ne va-t’elle pas se nourrir des gestes les plus anodins souvent? Pas plus que pour écrire, il n’y a pour favoriser des rencontres, de programmes possibles, de façons de faire ou d’être, de recettes.

– Par delà bien et mal, est-ce votre approche de vivre?
J.S : Je dirais plutôt que je vis (et que j’écris: autre geste du vivre) entre bien et mal toujours à la fin emmêlés l’un en l’autre. Et ce n’est peut-être que le seul visage de l’autre (son sourire, ou son refus, indifférent ou mauvais; sa présence aussi en moi à travers tous les ingrédients socio-culturels qui m’ont construit), qui peut orienter mes hésitations ou relativiser mes prétentieuses convictions.

– La langue anglaise transposée directement dans vos textes, est-ce le bilinguisme qui s’impose à vous? L’esprit de la langue qui à ce moment précis et pour exprimer cela sonnent plus juste? Une résonance avec le parler patois? Exemples tirés de “ Ecrire à côté ”:
"Alors que l’été presque tue le désir" when summer almost kills…
"Un jour j’ai fini par lui parler pour dire pas grand chose évidemment rien trop plus" nothing too much
J.S : Je me suis déjà un peu expliqué là-dessus: j’ai baigné dans la langue américaine pendant de nombreuses années, j’ai baigné aussi dans le patois de mon village natal. Cela a forcément (et je n’ai pas vraiment fait d’efforts pour y résister) influencé mes façons d’écrire et de parler en français. Je ne fais pas non plus exprès, par quelque caprice snob ou quelque calcul pour être à la mode, d’employer dans mes écrits des tournures patoisantes, parlées ou macdonaldisantes. J’utilise, selon les rencontres (avec le visage des gens ou celui des mots à tel moment donné), tous les éléments langagiers qui sont dans ma mémoire ou que je trouve à l’instant, aussi bien, dans un livre ou quelque dictionnaire: pour que quelque chose sonne juste, ou soit le geste qu’il faut, oui, sans doute… mais que dire de cette hypothétique justesse qui n’est peut-être qu’illusion?

 – Adoptez-vous une discipline d’écriture?
J.S : Non, je n’ai pas de discipline d’écriture. Je veux dire que je n’écris pas régulièrement de telle heure à telle heure par exemple. Mais je peux m’engager en des livres (c’est déjà écrire le livre) avec, disons, une sorte d’en allée, d’allure… je m’en vais par exemple avec des photos de Lorand Gaspar dans le Colorado ou l’Arizona pour y écrire entre notes prises sur le motif et rêveries-réflexions autour des photos remplies de ces paysages du Sud-Ouest des Etats-Unis. Chaque livre se donne ainsi, dès que sa forme prend quelque peu, une façon de s’écrire (et ne s’y tient pas forcément). Non, pas de régulière discipline d’écriture. A moins que discipline d’écriture ça puisse être aussi les lectures qu’on décide de faire, les entretiens qu’on accepte d’avoir, le travail de critique littéraire ou de traduction… je pratique, plus ou moins, cela, selon le hasard des circonstances.
En fait comment me donner des règles quand je ne sais pas, en tout cas pas encore, pourquoi j’écris ni comment il faudrait écrire?

* Dans le cadre de sa participation au dossier de la revue d’Emilio Araùxo

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