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Approches critiques > Au fil des notes

SuivantesEmmanuel Laugier
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Note d'Alain Freixe
(article paru dans la revue Europe, N° 914-915, juin/juillet 2005)

Didier Devillez Editeur, 2004.
 

Quelles sont ces Suivantes d’Emmanuel Laugier ?
Des suites? Et certes, il y aurait là de quoi se rassurer – le texte du rabat de couverture n’est-il pas fait pour cela ? Des suites de Et je suis dehors déjà je suis dans l’air, paru aux éditions Unes en 2000. Et certes, on pourrait repérer ici ou là tel ou tel thème, mots-clés, démarcatifs divers, hantises. Mieux, un familier de sa poésie retrouvera à lire ces Suivantes cette force qui pousse, précipite, roule ses mots. Cela qui les espace. Les étire. Se rompt. Reprend. Passe et se perd entre eux. Entre les lignes, les pages, les livres. Cela qu’ils ne sont pas et sans quoi pourtant ils ne seraient pas ce qu’ils sont. Cette force, la voix d’Emmanuel Laugier. Mais quoi, il y a aussi la spécificité de ce dernier livre avec ces “ sujets qui traversent une continuité de temps dans la discontinuité flagrante de leurs événements ”. Cela qui suit. Se suit. Apparaissant. Disparaissant. Fuyant. Se perdant. Et l’on pourra s’amuser à voir ici ou là l’anecdote jouer avec le poème. On aimera retrouver là le fox, compagnon d’en-deçà les mots, un rat, une poule éventrée, “ l’homme à la tête de boxeur ” - Les lecteurs de Strates, paru chez Farrago en 2000 y reconnaîtront le poète Jacques Dupin – un petit enfant en short court, des lieux, des esquisses de paysages, des bribes de souvenirs “ un peu de ça me revient, écrit Emmanuel Laugier, un peu de son continue / en avant ou rien / ”.Tout cela comme un jeu de reflets dans un kaléidoscope. Comment ne pas penser alors à ces Suivantes dans le tableau de Velasquez, Les Ménines – enfin vu un jour par Michel Foucault.? Comment ne pas penser aux plis de leurs robes. Aux déformations, trompe-l’œil, arabesques. Tout cela qui se perd dans un dédale de miroirs où tout flotte, remue, passe devant, se perd derrière. Revient. S’ouvre..Se ferme.Des riens, finalement : “ des bouts de rien / ramassés avec la pelle de jour / de nuit / interminablement / réaccordés dans la poussière / à Cunéo partout / ici même ”. Oui, il s’est passé bien des choses “ à Cunéo ou ailleurs ”. Il s’est passé bien des choses hier, dans nos vies, ici, ailleurs, dans d’autres vies, ainsi “ après 18 c’est 37 / à Voronej / en Arménie ” - Rappelez-vous Ossip Mandelstam – on a lu Jean-Christophe Bailly pour pouvoir écrire “ l’esprit / qui a volé de là à là toute la diagonale hantée d’une basse continue ”. On le voit, ces Suivantes comme autant de tensions ouvertes entre le dedans et le dehors, brassent des temporalités éloignées, des lieux divers, des rencontres, des lectures, des sons, des rythmes aussi comme ceux de “ ce tam-tam / marocain ” qui “ par dessous remonte ”.Comment dessiner la figure du monde ? Comment donner forme à tout cela sans y substituer une histoire close, un récit qui donnerait du rêve à consommer aux anesthésiés que nous sommes? Comment écrire le poème qui assurerait la traversée des souffles de la vie ? Emmanuel Laugier se tourne du côté de Mandelstam et de son Sceau égyptien, faisant sien son : “ je ne crains ni le manque de liaison, ni les blancs. / Je coupe le papier avec de longs ciseaux. / Je colle des rubans frangés / (…) / Je n’ai peur ni des coutures, ni du jaune de la colle. / Je couturaille, je me la coule douce. ” Oui, Emmanuel Laugier “ couturaille ” ! Voyez ses coupes ; ses parenthèses vides qui au lieu d’ajouter quelques informations supplémentaires semblent ouvrir l’espace vide où la parole trouverait à se retourner ; ses tirets surtout comme autant d’aigus, de pointes, de crochets où suspendre le manque, autant de jonctions / disjonctions des plans d’écriture. Tout cela relève de cet exercice vertical de la langue auquel s’est voué Emmanuel Laugier parce qu’il le sait garant d’une expérience du décentrement où les mots trouvent à se décoller d’eux-mêmes, de leurs systèmes de significations. Alors avec la déroute du sujet de la certitude, quelque chose de la force du dehors – cela qui fait que les Suivantes sont toujours en partance, toujours déjà plus loin. Qu’elles ont toujours un peu “ leurs robes tachées de sang ”, comme chez Jacques Dupin,  marque de la déchirure qui signe toute étreinte et la renvoie à une suite sans fin – arrive à faire la peau à la langue et sous la forme d’une ampoule enfin l’éclairer. De tout son vide.

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