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Approches critiques > Au fil des notes

Daewoo, un roman ?François Bon
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Note de Jean-Marie Barnaud

Editions Fayard
 

Un roman, certes.
La référence au genre stipulée en page titre peut avoir valeur de provocation s’agissant d’un livre paru un peu avant la "rentrée littéraire" parmi la cohorte des romans conformes, lui qui l’est si peu. Il n’empêche. Simplement: il faut s’entendre sur ce qu’on désigne par roman. Et d’emblée préciser: un roman, non une fiction.
Voilà bien longtemps que Bon a pris ses distances avec les lois du genre pour frayer sa route, celle de l’écriture, pour la risquer, autrement. Le livre du reste le rappelle, qui expose à plusieurs reprises sa méthode - sa voie et ce vers quoi elle conduit -, et parfois c’est au détour d’un paragraphe ou d’une anecdote, comme ici, trois pages avant la fin, à propos d’une "voix" qui parle et dont on ignore le prénom: "Le roman autoriserait d’en indiquer un faux, mais j’y répugne". Le terme est fort: la fiction est répugnante, qui nommerait ainsi dans le faux-semblant ou la convention. Mais elle n’est pas la seule à décevoir.
Par exemple: s’agissant de symboliser dans une seule image le destin des ouvrières de Daewoo, on ferait bien référence au démontage de l’enseigne de l’usine, à ces "trois silhouettes d’hommes en bleu et jaune sur le toit muet". Cela, "un poète s’en serait suffi", écrit Bon, "un auteur de théâtre l’aurait montré dans le bord noir de la scène"... Mais cela ne rend pas compte de ce qu’on a saisi et vécu au cours de ces mois d’enquête où des ouvrières ont parlé leur histoire, et l’ont parlée, comme le fait toute voix humaine que l’on écoute vraiment, dans la distance énigmatique que les silences et les regards imposent: "J’appelle ce livre roman d’en tenter la restitution par l’écriture, en essayant que les mots redisent aussi ces silences, les yeux qui vous regardent ou se détournent, le bruit de la ville tel qu’il vous parvient par la fenêtre". Roman, oui, donc, puisqu’il s’agit de dire le réel, les êtres, les lieux, et comment ils y vivent, et comment ils ont été floués: leur histoire dans ce temps qui est aussi le nôtre.
Et je propose de nommer cela, d’abord , un nouveau réalisme.
À charge de montrer qu’il invente sous nos yeux ses dispositifs, loin de répéter les procédures connues, s’étant désencombré des procédés rhétoriques qui vous frayent des voies et caressent le lecteur dans le sens du "chant". Par exemple, ici, y a-t-il à proprement parler "récit"? Evidemment que non: les causalités qui assignent au narrateur classique sa place de "singe de Dieu", sa maîtrise du temps en particulier, sont devenues de nos jours impraticables. Plutôt des fragments de vies éclatées, des séquences - quarante-huit - simplement juxtaposées, comme les éléments d’un scénario, mêlant "entretiens", reportages, commentaires de photos, didascalies d’une pièce de théâtre jouée par ailleurs à Avignon; reprenant sous un mode différent la même situation, donnant la matière brute d’un entretien ou mettant en forme les notes prises dans les silences de celles qui parlent: tous éléments d’un reportage avec outils adaptés, carnet, appareil photo, magnétophone. ( On se dit: quel romancier du 19ème siècle aurait négligé ces moyens d’investigation-là?). Et les transcriptions reportées au soir dans les chambres d’hôtel sur l’ordinateur: enquête journalistique?
Mais non: roman, ai-je dit.
C’est qu’on y lit aussi l’Histoire, cette obsession des fresques romanesques, et donc la description précise, et à visée parfois basiquement pédagogique, des mécanismes et des lois économiques qui modèlent le visage de ce temps; " comprendre l’organisation abstraite qui sous-tend le réel": comment avance de façon irréductible le capitalisme, avec sa logique du marché, ses grands capitaines masqués, ses politiciens masqués, son poumon boursier, ses fatalités et, comme aurait dit Marcuse, sa "désublimation répressive": manière de réduire à rien et puis d’abandonner ceux qu’on sacrifie. Et qui donc "en ferait mémoire" sinon l’écrivain, qui donc, pour "porter les mots" des laissés pour compte "dans la lumière publique"?
"Mon travail, écrit Bon, c’est de rendre compte par l’écriture (...)": rendre compte2, acte éminemment politique, assigne sa place et sa fonction spécifiques à qui écrit ce roman.

Cela dit, écrire est encore autre chose.
Quelles que soient l’objectivité du regard, la fidélité de l’écoute, "porter les mots dans la lumière publique" implique un tracé, un geste, une représentation. Le roman est là, peut-être là surtout, dans son épure, laquelle parle, elle aussi, et c’est une autre voix encore qui là se fait entendre.
J’aimerais en repérer les échos; c’est l’écrivain que je voudrais nommer ici.
Et d’abord ce qui donne, d’un même mouvement, au livre, et son humanité et son rythme: cela est résumé dans une belle formule du début: il s’agirait "d’honorer jusqu’en ce lieu cette si vieille tension des choses qui se taisent et des mots qui les cherchent". C’est "honorer", d’abord, qui me retient, comme signe de respect et d’amour du monde, du réel, respect du reste dont le monde n’a cure ( "le monde se moque aussi des romans") mais sans lequel aucune vérité ne peut advenir dans la parole qui se dresse. Et c’est pourquoi la fiction, qui trafique, le fait au risque de se fourvoyer.
Et en même temps, il y a "tension", laquelle nous ramène à l’origine: aux Grecs, que Bon, dans Parking, dit relire chaque fois qu’il commence un travail, "tension" qui présidait aussi aux rythmes d’Impatience, à sa colère, et qui suppose qu’on se tienne devant les êtres et les choses aussi peu armé de savoir-faire que possible, prêt à les accueillir quand et comme ils surgissent, écrivant alors un livre dont on voudrait seulement "qu’il émane de la présence étonnante de toute chose". À la source d’écrire, l’étonnement. Et la "scansion" neuve qu’il inspire.
Mais construire aussi, qui est affaire de vision.
Daewoo avance vers sa fin comme une tragédie, et menée à son terme dans l’ironie des péripéties, qui fait contrepoint à la tendresse pour les protagonistes que la nécessité écrase, et à l’égard desquels la fidélité de qui les met en scène dans le livre jamais ne se dément. Mais ironie, oui, dans la théorie des titres, Incendies, violences, révoltes, qui s’accumulent sur trente pages, dans la dérision des parades de reclassement qu’on appelle "grande farce", dans l’évocation du dressage des chiens, dans la description du cimetière des chiens et, presque à la fin du livre, cette ville en fragments, vue dans la fiction des photos qu’on fait défiler dans le temps blanc d’un voyage en avion, la ville décrite après coup, la ville comme plus rien: " À mi- altitude, on sera plutôt retenu par tous ces vides sur lesquels nos villes s’assemblent"... Balzac commençait inversement: du plus vaste vers le plus précis, dans un mouvement qui englobait et comprenait tout, depuis la Touraine jusqu’au salon de Grandet. Quelque chose comme une histoire pouvait s’y dérouler. On pouvait rendre compte ainsi du monde I1 n’y a plus d’histoire possible pour les protagonistes de Daewoo. Reste à nommer "l’effacement", à livrer les pièces détachées d’un puzzle.

Je disais tragédie. I1 y faut aussi un héros, et nous savons quel il est. On pourrait aussi bien nommer Daewoo: le Tombeau de Sylvia F.
"Ce livre est dédié à la mémoire de Sylvia F.": c’est la dernière phrase de la page "Remerciements", laquelle est aussi la dernière du livre. Et Sylvia, nous l’avons souvent croisée tout au long de ces pages à travers des témoignages; on nous a rapporté quelques-unes de ses paroles; nous savons ses engagements; nous avons visité sa chambre vide. Nous croyons savoir comment elle est morte. Elle demeure pour nous, comme pour tous, une énigme: "Moi je n’ai jamais su pourquoi, Sylvia".
Et cependant nous la connaissons. Nous savons qui elle est; elle est la conscience irréductible de cette histoire. Cette femme de notre temps est fille aussi du vieux Sophocle. Elle a écrit: "Non. Résistance qui surgit en vous quelquefois avant même que votre esprit n’ait réussi à le justifier. Permanence du non intérieur que j’entends en moi, le socle même de ma personnalité."
Lisant cela, je pensais au grand nombre de poèmes de Mandelstam qui commencent par ce "non". Résistance. Ca me plaît bien, une fois Daewoo refermé, de faire référence au poème, pour conclure.


1) François Bon, Daewoo, fayard, septembre 2004
2 Voyez le commentaire que font, dans un tout autre domaine, Pascale-Anne Brault et Michael Naas de l’expression "rendre compte" dans leur avant-propos au livre de Derrida, Chaque fois unique la fin du monde, en particulier p. 17 sq, pour justifier 1’expression "politique du deuil".

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